| L'esprit corse : d'abord une sensibilité ? |
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Suite à la venue de mon ancien élève bastiais devenu mon ami Jean-Guy Talamoni dans mon Café Philo de La Garde en octobre 2010, j'ai rédigé ce texte sur l'"esprit corse" qui sera peut-être incorporé dans un ouvrage collectif qu'il publiera prochainement.
L’esprit corse : d’abord une sensibilité ?
Philippe Granarolo
« D’où parles-tu, camarade ? » : cette interpellation, qui résonnait quotidiennement dans les amphis à la fin des années soixante, était sans nul doute inquisitrice, voire d’inspiration totalitaire. Elle n’est cependant pas dépourvue de toute validité. C’est pourquoi j’ai choisi de me l’adresser en ouvrant ce bref développement sur l’ « esprit corse ».
D’où parlerai-je donc ? C’est en tant que « Corse du continent » que je m’exprimerai. Mais cette grande famille, cette vaste diaspora, plus nombreuse que la tribu des « Corses de Corse », se décompose en deux sous-ensembles très distincts dont je suis bien incapable, n’étant ni sociologue ni spécialiste de ces questions, de mesurer quel pourcentage respectif de la diaspora ils représentent. Le premier rassemble des hommes et des femmes d’origine corse, mais qui n’ont plus qu’une très vague connaissance de leurs racines, et qui ont coupé depuis longtemps tout lien avec l’île de leurs ancêtres. Le second rassemble tous les Corses qui ont dû quitter l’île à un moment ou à un autre, mais qui y reviennent régulièrement, qui se sentent toujours corses, qui éprouvent puissamment ce « sentiment d’appartenance » sur lequel je reviendrai dans la dernière partie de mon exposé.
C’est comme Corse du second sous-ensemble que je parlerai. Corse dont le grand-père, Antoine-Philippe Granarolo, enfant d’une très vieille famille de Saint-Florent dont les origines se perdent dans la nuit des temps, quitta l’ile en 1900 pour l’Algérie et y épousa ma grand-mère, une Polverelli de Petreto-Bicchisano ; ils donnèrent naissance à mon père, né à Alger, qui s’installa ensuite à Toulon, ville où je vis le jour, où j’ai passé ma jeunesse, et à proximité de laquelle je réside encore aujourd’hui. Comment, dans ces conditions, suis-je habilité à m’exprimer sur l’ « esprit corse », se demandera-t-on ? Mes origines ne suffiraient sans doute pas à donner à mes propos une légitimité suffisante. Ce qui la leur donne (peut-être …), c’est le fait d’avoir vécu treize ans en Corse, commençant ma carrière d’enseignant au lycée Laetitia Bonaparte d’Ajaccio, puis la poursuivant au lycée Marbeuf, puis au lycée Giocante de Casabianca de Bastia, de 1973 à 1984. C’est aussi le fait d’avoir passé pendant plus d’une décennie tous mes étés en Corse du sud, dans le village de Lévie dont ma première épouse était originaire. C’est enfin le fait de revenir très régulièrement sur l’île depuis mon départ sur le continent à la rentrée scolaire 1984. A Bastia, je fus (entre autres) le professeur de philosophie de Jean-Michel Rossi, de Jean-François Bernardini, de Patricia Gattacceca, et de Jean-Guy Talamoni, sans qu’on puisse me soupçonner d’avoir eu une quelconque influence (ou alors elle fut absolument inconsciente) sur leurs destinées respectives.
C’est ensuite en tant que philosophe que je m’exprimerai, comme je le fais en chacun de mes écrits. Mon lecteur attendra peut-être alors que je « produise des concepts », travail spécifique du philosophe, essence même de sa pratique selon Gilles Deleuze. Or je laisserai plutôt ici ma subjectivité prendre la parole. Je me justifierai doublement : d’une part en indiquant qu’il s’agit d’une subjectivité « réfléchie », tamisée à travers les mailles d’une grille conceptuelle : d’une subjectivité de philosophe, qui n’est donc plus tout à fait une subjectivité ; d’autre part en défendant l’hypothèse que l’esprit corse est avant tout une « sensibilité », et qu’aborder cette sensibilité d’un point de vue subjectif est une approche qui présente l’avantage d’harmoniser la forme et le contenu. Cette « sensibilité », cette triple sensibilité, sera l’objet de mon discours.
1. Une sensibilité au paysage.
L’esprit corse est d’abord un attachement viscéral et énigmatique à un environnement, à des lieux, à un paysage. Pour tous les Corses qui n’ont pas rompu avec leurs origines, la terre corse a un parfum unique et mystérieux. Certes on peut retrouver en divers lieux de la planète des paysages présentant une forte, parfois une très forte ressemblance, avec les paysages de notre île. Mais précisément, c’est notre île qui nous apparaît chaque fois à travers eux.
Le philosophe Husserl, fondateur de la phénoménologie, écrivit en 1934 un petit texte surprenant intitulé L’arche-originaire Terre ne se meut pas (traduit en langue française par Didier Franck dans le premier numéro de la revue « Philosophie », aux Éditions de Minuit, en 1983). Husserl ne voulait pas dire, on s’en doute, qu’il fallait trahir les leçons de l’astronomie moderne et revenir au vieux géocentrisme d’avant Copernic. Il affirmait seulement que notre planète demeure et demeurera éternellement notre « arche-originaire », notre sol nourricier, le socle de notre être-au-monde. Il ajoutait que même si nous nous devions un jour nous installer définitivement sur une autre planète, nous transporterions la Terre avec nous, et que cette planète deviendrait notre nouvelle « Terre « , centre inéliminable de nos perceptions et de nos ressentis.
Que Husserl me pardonne de lui emprunter une part de son argumentaire. La Corse est pour tous les Corses l’ « arche-originaire », celle d’où naissent et se développent, où qu’ils se trouvent dans le monde, leurs expériences vécues, ces « Erlebnisse » propres à chaque conscience et qui font de nous des individus, et non des clones reproductibles (« Erlebnisse » est le mot allemand utilisé par Husserl et repris par ses successeurs phénoménologues). Les paysages insulaires sont gravés dans une mémoire collective inscrite au cœur de la psychè de l’individu d’origine corse. Et mon expérience de Corse du continent me semble ici non un handicap, mais bien un atout pour mieux décrypter ce sentiment. Moi qui suis né à Toulon, moi qui ai mis les pieds en Corse pour la première fois à l’âge de dix-sept ans, qui n’ai vécu qu’un cinquième de ma vie sur l’île, j’éprouve, à chaque fois que j’y reviens, une impression qui n’a aucun équivalent dans mes autres déplacements. Que ce soit lors d’une traversée maritime, lorsque le bateau longe les rivages du Cap Corse avant d’amarrer à Bastia, ou bien la côte occidentale avant une arrivée à l’Ile Rousse ou à Ajaccio, que ce soit lors d’une traversée aérienne, quand l’avion franchit à basse altitude le col de Teghime, chaque fois mon cœur bat la chamade, ma gorge se serre, parfois même mes yeux commencent-ils à s’embuer. Et sitôt que je pose le pied sur le tarmac de l’aéroport, ou que mon véhicule arpente les premiers mètres du port de Bastia, une vague d’affects très difficilement exprimables m’envahit. Il en va de même lorsque je quitte l’île pour regagner mon domicile varois, mais alors mes états d’âme prennent les nuances d’un vécu douloureux, plus ou moins semblable au ressenti accompagnant les nombreuses ruptures dont ma vie amoureuse a été parsemée.
Ces mêmes mouvements intérieurs, je les éprouve aussi, à un degré moindre, quand des paysages corses m’apparaissent à l’occasion d’un film ou d’images télévisuelles. Qu’un Corse de Corse, né dans un village de Castagniccia ou de Balagne, éprouve une grande émotion en retrouvant les lieux de sa jeunesse, est chose aisément compréhensible. Mais pourquoi moi, né à Toulon, n’éprouvé-je pas une émotion analogue lorsque je retrouve, au terme d’un périple qui me conduit loin de mon département, ma terre natale varoise ? Pourquoi est-ce la Corse, et elle seule, qui me procure ce sentiment à la fois troublant et délicieux de me retrouver enfin « chez moi » sitôt que je pose le pied sur mon île, sentiment qui fut sans doute celui d’Ulysse en retrouvant Ithaque ? Je n’ai pas la réponse. Lamarck aurait-il raison contre Darwin (il m’arrive de le croire) ? L’expérience multiséculaire de mes ancêtres a-t-elle gravé quelques sillons au plus profond de mes gènes, a-t-elle inscrit au coeur de mon patrimoine biologique ces traces évanescentes que le paysage corse réveille, que seule la terre corse met en mouvement, comme un caillou jeté dans l’eau diffuse à l’infini les cercles des ondes que sa chute engendre ? Je n’ai pas la réponse.
Un Corse se retrouve aveuglé sur les plages de l’île Maurice par le sable blanc du ruban de Saleccia, il voit scintiller sur les montagnes des Alpes les neiges immaculées du Monte d’Oro ou du Monte Rotondo, il plonge dans les eaux turquoises de Palombaggia quand il s’immerge dans le lagon tahitien. Et pour illustrer mon propos par des expériences plus récemment vécues, il se retrouve en Castagniccia quand il se promène dans la châtaigneraie de Collobrières, il se tient face à la Giraglia devant les îlots marseillais, et il chemine sur les pentes du GR 20 quand il affronte les sentiers alpins. Apparaissent devant lui le lion de Roccapina sur l’île d’Ouessant, les blocs granitiques de la Corse méridionale sur les plages du Finistère, les arbousiers du maquis corse sur les sentiers de randonnée du Var. J’ai la certitude que tous les Corses comprendront parfaitement ce que j’exprime ici.
2. Un sensibilité au chant et à la musique corses.
Une deuxième facette de cette sensibilité corse est la sensibilité au chant et à la musique de l’île. Là aussi mon expérience de Corse du continent peut être intéressante. Que ceux qui ont été charmés dès leur enfance par des berceuses corses telle « Ciucciarella » ressentent un pincement au cœur en entendant, après des années d’exil, ce chant de leur enfance, relève de l’évidence. Mais qu’un natif du Var, que sa mère n’a jamais endormi en fredonnant des ritournelles corses, qui n’a découvert qu’à l’âge adulte la musique insulaire, d’abord durant les étés passés dans les montagnes de l’Alta Rocca, puis durant ses années bastiaises, éprouve une émotion aussi indescriptible en entendant les Muvrini ou Canta U Populu Corsu, qu’il vibre à l’écoute d’une paghjella, cela est beaucoup plus énigmatique.
Qu’on me permette là encore de rapporter un souvenir très personnel. Il y a deux ans, en juillet 2008, sur la place de ma petite commune, La Garde, aux portes de Toulon, commune dont je suis depuis 2001 l’un des élus, le groupe du sud-ouest « Nadau » se produisit. Son dynamisme, les accents du sud qui résonnait dans la nuit estivale, le fait de me sentir en pays de connaissance à l’écoute de ces chants, alors que j’ignore presque tout de la langue occitane, tout cela me faisait vivre un très agréable moment. Puis soudain, aux premières notes d’une nouvelle interprétation de « Nadau », ma gorge se noua, mes yeux commencèrent à me picoter, des vagues de frisson m’envahirent. Je me laissai aller à ces délicieuses sensations. Ce fut seulement quand les applaudissements retentirent que j’identifiai leur véritable source. Mon cerveau avait reconnu dans la mélodie de « Nadau » les échos d’un vieux chant corse dont j’avais oublié depuis longtemps les accents. C’est cette réminiscence qui avait ébranlé mon corps bien avant que ma conscience détermine de quoi il retournait.
Autre image sonore (ainsi s’exprimaient les psychologues à la fin du XIXe siècle, et je comprends mal pourquoi on a renoncé à un tel vocabulaire). En mai dernier, séjournant dans l’île avec mon épouse, je décidai de lui faire partager un authentique et fort moment de la culture insulaire en l’emmenant assister à la messe corse qui clôturait, dans le petit village de Morosaglia, les cérémonies conduites en l’honneur de Pascal Paoli. Eloigné depuis bien longtemps de toute religion, non pratiquant et même agnostique, je suis généralement insensible aux rituels religieux lorsqu’il m’arrive de devoir les suivre, lors d’un mariage ou de funérailles, seules occasions pour moi de franchir le seuil d’une église. Dans la chapelle de Morosaglia, au milieu de l’office, l’écho des chants polyphoniques, qui avaient d’abord constitué comme un « bruit de fond » pendant que j’essayais de traduire pour mon épouse le sens des paroles chantées, envahit brutalement mon espace mental et ce que les spécialistes nommeraient mon « cerveau émotionnel ». Je renonçai à indiquer à mon épouse la signification de ce que nous entendions, pour me laisser submerger par les vibrations affectives que déclenchaient en moi les cantiques. Mon épouse eut le tact (n’est-ce pas cela qu’on nomme l’intuition féminine ?) de ne plus m’interroger avant la fin de la cérémonie. Elle avait perçu plus ou moins consciemment dans quel état je me trouvais, et je n’eus même pas à le lui décrire lorsque, mon émotion retombée, nous quittâmes l’église. Par intuition ou par empathie, elle avait partagé une part de mes « Erlebnisse ».
Il m’arrive de vibrer (je serais de mauvaise foi si je le niais) en entendant retentir la Marseillaise, particulièrement avant les rencontres sportives internationales dont je manque rarement la retransmission télévisuelle. Rien de mystérieux dans ce type de réaction. Enfant, j’assistais au Mourillon (quartier de Toulon où j’ai passé ma jeunesse et où réside une majorité de Corses), chez l’un ou l’autre de mes voisins qui possédaient un téléviseur et qui avaient la gentillesse de m’accueillir (je raconte ces épisodes dans mon petit livre autobiographique Mourillon nostalgie), aux rencontres internationales de foot ou de rugby retransmisses à la télévision. L’hymne français, associé en moi aux impressions puissantes que procure chez un enfant passionné de sport une rencontre sportive internationale avec son intensité, ses enjeux, ses retournements, a très certainement inscrit dans mon corps des ondes émotionnelles qui ne demandent qu’à être réveillées. Mais alors comment expliquer qu’entendre le Dio Vi Salvi Regina , dont j’ignorais jusqu’à l’existence à la fin de mon adolescence, me secoue infiniment plus que la Marseillaise la plus émouvante ? Je le constate tout simplement, sans être là encore en possession de la moindre explication.
3. Un sentiment d’appartenance.
Pourquoi, né à Toulon et ayant passé dans le Var la plus grande partie de mon existence, est-ce que je me sens Corse aujourd’hui, et non pas Provençal ? Une première réponse à cette interrogation m’a été apportée par un authentique Provençal qui assistait, le 15 octobre dernier, au Café Philo que j’’organise chaque mois à La Garde. L’invité de la soirée était Jean-Guy Talamoni, le sujet en était « La Corse entre identité et mondialisation ». Vers la fin du débat, alors que Jean-Guy venait d’affirmer, avec autant de calme que de conviction, la farouche volonté du peuple corse de ne pas disparaître, un homme demanda la parole. « Pour nous autres Provençaux », dit-il, « il est trop tard. Notre langue n’est plus parlée. Notre identité s’est diluée, noyée dans les vagues successives d’immigration, nous ne sommes plus que les ombres de ce que nous avons été. Mais pour vous, Corses, il est encore temps. Sachez que nous vous comprenons et que nous sommes de tout cœur avec vous ». En écoutant ces paroles, beaucoup de choses sont devenues plus claires en mon esprit. Par exemple que si j’étais né un siècle plus tôt dans la Provence des Félibres, il est fort probable que je me serais senti Provençal. Peut-être même aurais-je appris la langue de Mistral, et la Provence aurait représenté pour moi, bien plus que la Corse, ces racines sans lesquelles un être humain ne peut que s’étioler comme un arbre privé de son sol nourricier. Qu’aurait été alors la Corse pour moi ? Probablement le souvenir vague d’une lointaine origine, une trace plus ou moins effacée dans mon arbre généalogique. Mais l’uniformisation planétaire qui a détruit la tribu méridionale a eu pour effet que jamais je ne me suis senti Provençal. Comment se sentir appartenir à un groupe qui n’existe plus que dans les livres d’histoire ?
Je ne me suis jamais senti non plus « pied-noir », bien que fils d’un père né à Alger, mais qui a quitté cette terre en 1935, bien avant le processus de décolonisation, pour venir s’installer à Paris, où il termina ses études, puis à Toulon, où il commença sa carrière d’enseignant. Mon père ne m’a pas légué la moindre fibre « pied-noir ». Mais il ne m’a pas transmis non plus la moindre fibre corse. Il était très fier de ses origines, qu’il évoquait souvent et même revendiquait, mais il ne m’a nullement éduqué « à la corse » (si tant est que cette formule ait une quelconque signification). Le mystère demeure donc entier.
Reste une dernière hypothèse. Un être humain, même quand il se sent philosophe par vocation, voire même, à l’instar de mon ami Marcel Conche, par nature, même quand son domaine est l’universel, a besoin de savoir d’où il vient. J’ai besoin de vivre avec la certitude que quelque part sur cette planète existe un « chez moi ». Pourtant, victime de sordides affaires d’héritages, je n’ai plus de toit où m’abriter sur mon île. Doué d’un sens fort limité de la propriété, je n’éprouve pas pour le moment le besoin d’y acquérir un pied-à-terre : hôtels, chambres d’hôte, et hospitalité de mes nombreux amis, suffisent largement à mon bonheur. Mais l’absence de propriété dans l’île n’empêche nullement la Corse de rester mon unique demeure. C’est là, et nulle part ailleurs, que j’éprouve, à chaque fois que j’y reviens, la forte impression de me poser enfin sur mon « arche-originaire », impression difficilement exprimable que Husserl m’a cependant permis de verbaliser. Pour aller vers l’autre, il faut avoir un « chez soi » (je paraphrase ici maladroitement une affirmation d’Emmanuel Lévinas dont je n’ai pu retrouver la trace). Pour s’ouvrir à l’altérité, il faut disposer d’une identité. La grande Hannah Arendt l’a formulé bien mieux que je ne pourrais le faire : « C’est seulement au sein d’un peuple qu’un homme peut vivre en tant qu’homme parmi les hommes, s’il ne veut pas mourir d’épuisement » (La Tradition cachée, Bourgois, 1987).
Conclusion : les grands absents de ce discours.
Comment avoir la prétention de discourir sur l’ « esprit corse » sans dire un mot de la mentalité insulaire, sans évoquer un seul instant la solidarité corse, sans faire la moindre allusion à la fierté caractéristique de nos compatriotes, sans évoquer enfin la langue corse ? Je me défendrai donc pour finir face à ces « accusations », si elles venaient à être formulées.
Je répondrai en premier lieu que, n’étant pas sociologue, je n’ai nulle compétence pour aborder ces thématiques. J’affirmerai ensuite n’être pas du tout certain que ces traits de caractères, par lesquels on prétend souvent identifier le peuple corse, soient propres à notre communauté. Ils sont probablement liés à notre insularité, on les retrouve (à des degrés divers) dans la plupart des îles méditerranéennes. Ils sont également le lot de tous ceux que lie les uns aux autres un fort sentiment d’appartenance à une même communauté. Je répondrai aussi que ces caractéristiques auxquels on voudrait trop souvent nous réduire prêtent aisément à la caricature et peuvent également présenter une face inquiétante. Peut-être marqué par ma découverte de la mentalité « clanique » particulièrement dominante dans cette Corse du sud où je passais mes étés, j’en ai ressenti très vite les pires côtés, côtés qu’il m’est arrivé de dénoncer dans certains de mes premiers écrits.
Plus choquante encore apparaîtra à beaucoup l’absence de la langue corse dans mes réflexions. Ceux qui me connaissent savent pourtant que je suis tout le contraire d’un penseur idéaliste, et que pour moi l’esprit ne saurait être indépendant de la lettre. Mais le Corse, on l’aura compris en me lisant, n’a pas été ma langue maternelle. Mon père ne le parlait pas. Je n’ai pas eu la chance de connaître mon grand-père dont c’était la langue maternelle. Quant à ma chère grand-mère, je n’ai jamais entendu dans sa bouche que quelques rares proverbes corses. Durant mes années bastiaises, j’ai peu à peu été capable de comprendre les propos en langue corse que mes amis échangeaient, et j’ai même eu, au bout de quelques années, l’audace de prononcer quotidiennement quelques phrases dans la langue de mes ancêtres. De retour dans le Var, j’ai plutôt régressé que progressé dans ma pratique de la « lingua nustrale », même si je me suis fait la promesse, sitôt que je disposerai d’un peu plus de temps libre (ce qui est bien loin d’être encore le cas), d’apprendre à mieux dominer la langue corse. Son absence dans mes propos est donc le pur effet de ma biographie, et en aucun cas le reflet d’un quelconque mépris. En consacrant une part de mes réflexions aux chants insulaires, j’ai malgré tout accordé une place (petite, trop petite sans doute) à notre belle langue.
Pour toutes les raisons que je viens d’énumérer, j’ai donc préféré m’en tenir à cette approche philosophico-subjective annoncée dans mon introduction. Je remercie Jean-Guy Talamoni de m’avoir ouvert cette tribune. Sans son offre généreuse, tout ce que j’ai exprimé dans ce texte, tout ce sur quoi je n’avais encore jamais posé à ce jour mon regard de philosophe, serait probablement resté enfoui durablement en moi. J’espère vivement que ce travail collectif sera lu bien au-delà de la communauté corse. Nous ne survivrons pas tout seuls. Il faut que les non Corses sachent qui nous sommes, Corses de l’île et Corses du continent, afin qu’ils comprennent notre farouche volonté de ne pas disparaitre, et partagent nos espérances. Puisse ce recueil les y aider.
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