« Ainsi Héraclite l'Obscur compare l'énergie qui crée le cosmos à un enfant qui rassemble des pierres en jouant, édifie des tas de sable et les éparpille »

Nietzsche, citation du jour publiée le 19 mai -  
L'inanimé, le vivant, la culture (Michel Henry)
L’INANIMÉ, LE VIVANT, LA CULTURE
(Michel HENRY)
 
[Article paru dans le numéro 128 de la Revue Espace Prépas (novembre 2009)]
        
Introduction : La vie absolue
 
                   La plupart des grandes philosophies expriment de multiples manières un dualisme identique : elles opposent à l’humain tout ce qui, à l’extérieur du monde de l’homme, s’offre à l’appétit de connaissance ou de pouvoir du seul être doté de raison. Et au sein du non-humain, ces philosophies regroupent l’inanimé et la vie animale. Du même coup, la culture se retrouve extérieure à la sphère de la vie.
                   L’une des grandes originalités de Michel Henry (1922-2002) est d’attaquer dans ses racines mêmes ce dualisme inséparable selon lui du nihilisme qui nous submerge. L’auteur de La barbarie 1 (son texte le plus connu) avait l’habitude de répéter dans ses conférences qu’il était l’artisan d’une « phénoménologie non intentionnelle ». Les critiques préfèrent parler à présent de « phénoménologie de la vie » 2. Qu’entendre par là ? Michel Henry n’a jamais nié que l’intentionnalité, autrement dit la capacité qu’a la conscience de se projeter en dehors d’elle-même en direction des objets, était une des propriétés de la subjectivité. Avec Husserl, fondateur de la phénoménologie, il nomme le plus souvent « ek-stase » cette projection de la conscience en direction d’un réel externe. Mais à l’opposé de Husserl et de tous les autres phénoménologues, il n’a eu de cesse de rappeler que c’est d’abord à l’intérieur de soi, dans une sphère de « pure immanence », que la subjectivité s’éprouve. Et cette épreuve est en même temps savoir, car d’où pourrait naître un savoir qui ne s’enracinerait pas d’abord dans une expérience subjective ?
        
                        « Un tel savoir excluant de soi l’ek-stase de l’objectivité, un savoir qui ne voit rien, qui consiste au contraire dans la subjectivité immanente de sa pure épreuve de soi et dans le pathos de cette épreuve, c’est là justement le savoir de la vie. » 3 
                  
                   Avant tout savoir objectif existe donc la vie (et pas seulement la vie humaine), c’est-à-dire la dimension de l’immanence, de l’épreuve de soi, que tous les vivants ont en partage. Il n’y a donc aucune raison de priver les animaux d’une subjectivité, même s’il semble incontestable que celle-ci ne possède pas chez eux la possibilité de se doubler d’une réflexion permettant  la conscience de soi. Nous allons donc montrer comment, dans la phénoménologie de la vie propre à Michel Henry, la culture prolonge et amplifie la vie, et comment l’une et l’autre rencontrent l’inanimé dans l’ek-stase de l’objectivité.
 
I)                  L’inanimé n’existe que pour les vivants.
 
                  La science nous a peu à peu imposé un fantasme : celui d’un monde matériel qui aurait précédé l’apparition de la vie. Qu’une telle chronologie s’impose à l’intérieur du discours objectif ne saurait bien entendu être remis en cause. Ce que par contre la philosophie a pour mission de rappeler fermement, c’est que cette chronologie, et l’ensemble des paradigmes bâtis par nos savants, ne sont rien d’autre que des abstractions construites par un être vivant sensible : l’être humain. Il y a science parce qu’il y a sur notre planète un vivant doté de sensibilité. Il y a science parce qu’un être vivant a choisi, à un certain moment de son développement, d’explorer ce qu’il suppose être la réalité externe indépendante de son existence en faisant abstraction de sa sensibilité :
 
                   « La science, telle que nous l’entendons aujourd’hui, est la science mathématique de la nature qui fait abstraction de la sensibilité. Mais la science ne peut faire abstraction de la sensibilité que parce qu’elle fait d’abord abstraction de la vie. » 4  
 
                   Comme tout véritable philosophe, Michel Henry produit en nous un étonnement qui ébranle l’évidence (en l’occurrence l’évidence scientiste) dans laquelle nous sommes installés. Il redéfinit ainsi le monde « objectif » décrit par nos sciences. Ce monde est tout simplement le monde « mort ». Qu’est-ce que la réalité objective, sinon ce qui existerait selon les savants même si aucune forme de vie n’était jamais apparue ? Sans être vivant, il n’y aurait pas de couleurs, mais il y aurait tout de même des longueurs d’onde. Sans vie sur notre planète, il n’y aurait pas d’eau, au sens d’un liquide qui nous fascine par sa transparence et par les reflets qu’il nous renvoie, mais les molécules H2O seraient bien présentes.
                   Mais lorsqu’un homme de science prétend nous décrire la terre il y a cinq milliards d’années avant l’apparition de la vie, il nous trompe doublement. D’une part, ce qu’il nous décrit est la planète qu’aurait perçue un être vivant s’il avait existé à cette époque. Il réintroduit donc la vie qu’il suppose absente. Et d’autre part, il s’auto-élimine, en oubliant que sa construction intellectuelle est celle d’un vivant doté de sensibilité qui ne peut bâtir ces abstractions que parce qu’il a d’abord ressenti dans son corps subjectif tout ce que peut éprouver un vivant.
 
II)              Vie et subjectivité
 
                   La vie est donc absolument première. A deux reprises dans La barbarie Michel Henry prend l’exemple d’un étudiant en biologie révisant ses cours. Qu’est-ce qui lui permet d’acquérir le savoir objectif sur lequel il sera évalué ? C’est indiscutablement le « savoir de la vie », ce savoir que nul n’a acquis en s’informant des dernières découvertes de la biologie. C’est ce savoir du corps qui lui permet de tourner les pages de son polycopié, de déplacer ses yeux sur la page, de mémoriser ce qu’il lit. Qu’un vivant consacre tous ses efforts à construire un savoir objectif n’est pas en soi inquiétant. Ce qu’il l’est, c’est que ce vivant rejette avec mépris tout ce sans quoi il aurait été incapable de se lancer dans cette entreprise. Telle est l’idéologie de la science : « Une vie qui se nie elle-même, l’autonégation de la vie, tel est l’événement crucial qui détermine la culture moderne en tant que culture scientifique. » 5
                   Mais qu’est-ce que vivre ? Vivre, c’est s’éprouver soi-même, vivre, c’est être sensible (pour l’homme être doté des cinq sens et d’une affectivité). Une image ou un sentiment sont l’une comme l’autre des expériences internes ressenties par un vivant qui du même coup doit être considéré comme un « sujet ». Descartes a parfaitement compris que « sentir » (ainsi qu’il l’affirme dans l’article 9 des Principes de la philosophie) est une expérience subjective et appartient au monde de la pensée, des « cogitata ». Mais son erreur (que Michel Henry n’ose pointer tant son admiration pour l’inventeur de la subjectivité est immense) est de n’avoir point perçu que s’il en est ainsi, il nous est interdit de faire des animaux des « machines » sous prétexte qu’il sont incapables d’une pensée réflexive. On voit mal en effet pour quelle énigmatique raison on priverait les animaux de « la vie phénoménologique absolue dont l’essence consiste dans le fait même de se sentir ou de s’éprouver soi-même et [qui] n’est rien d’autre – ce que nous appellerons encore une subjectivité. » 6.
                   Avant les abstractions produites par la science, et comme conditions absolues de celles-ci, se trouve la vie : être un vivant, être un sujet, s’éprouver soi-même, autant d’expressions interchangeables grâce auxquels la phénoménologie de la vie s’oppose aux oublis condamnables de l’idéologie de la science. En écartant la vie de sa thématique, la science écarte aussi l’individu. En effet, si l’on accorde à Michel Henry qu’une épreuve subjective est toujours le point de départ de nos constructions intellectuelles, on lui accordera également que la science, malgré tous ses efforts pour éliminer la sensibilité, s’enracine comme toute réalité dans une expérience vécue par un individu enfermé dans la sphère de son immanence. La science n’est pas en elle-même anti-individualiste, l’idéologie de la science l’est. Celle-ci a bien pour projet inconscient non seulement d’éliminer la vie, mais de détruire l’individu pour le remplacer par des algorithmes. Rappeler l’unicité de chacun d’entre nous est aussi l’une des grandes missions de la philosophie :
 
                   « Sentir, c’est faire l’épreuve, dans l’individualité de sa vie unique, de la vie universelle de l’univers, c’est déjà être « le plus irremplaçable des êtres. » 7
                       
III)           La culture comme « sur-vie ».
 
                   Dans la logique de son discours, Michel Henry est amené à voir dans la culture le prolongement et l’amplification de la vie. La violence des critiques adressées à la civilisation contemporaine dans La barbarie a malheureusement occulté la présence dans l’ouvrage d’une théorie novatrice de la culture que le philosophe n’a hélas pas eu le loisir de développer suffisamment. Si vivre, c’est s’éprouver soi-même, le vivant humain, par le biais de ses productions culturelles, ne rompt en aucune façon avec l’aventure de la vie, mais poursuit celle-ci en lui donnant une ampleur inégalée :
 
                   « Toute culture est une culture de la vie, au double sens où la vie constitue à la fois le sujet de cette culture et son objet. C’est une action que la vie exerce sur elle-même, et par laquelle elle se transforme elle-même en tant qu’elle est elle-même ce qui transforme et ce qui est transformé. « Culture » ne désigne rien d’autre. « Culture » désigne l’autotransformation de la vie, le mouvement par lequel elle ne cesse de se modifier soi-même afin de parvenir à des formes de réalisation et d’accomplissement plus hautes, afin de s’accroître. »  8
 
                   La plupart des êtres vivants entendent des sons. L’homme ne s’est pas contenté des sons que lui propose le monde environnant, il a ajouté à la palette des sons naturels l’immense gamme des sons musicaux. La plupart des animaux perçoivent des formes et des couleurs. A l’homme seul n’a pas suffi le kaléidoscope des images issues du monde environnant : il lui a fallu ajouter les images de son invention, il lui a fallu créer les arts plastiques qui enrichissent de manière exponentielle son expérience sensible. La plupart des vivants (à condition de ne pas partager la stupide théorie des animaux-machines) éprouvent des émotions. L’homme seul a ressenti le besoin d’enrichir son univers émotionnel en éprouvant au théâtre, dans les arts de représentation, plus tardivement par le biais de la lecture, des émotions que son existence naturelle ne lui aurait pas permis de connaître. Et ainsi de suite à l’infini. La culture est donc une « sur-vie » (ce terme n’est pas présente chez Michel Henry, mais il me semble correspondre parfaitement à l’ordonnance de son discours). La culture est un excès, et en particulier un excès de « pathos » (terme, lui, cher au phénoménologue), versant subi du vécu émotionnel inséparable de toute expérience subjective.
 
                   « La culture est l’ensemble des entreprises et des pratiques dans lesquelles s’exprime la surabondance de la vie, toutes elles ont pour motivation la « charge », le « trop » qui dispose intérieurement la subjectivité vivante comme une force prête à se prodiguer et contrainte, sous la charge, de le faire. » 9
 
                   Depuis la nuit des temps, l’être humain s’est non seulement accepté en tant qu’être sensible, a non seulement assumé la souffrance qu’engendre inévitablement le fait d’éprouver, mais il a accentué et raffiné, en y concentrant l’essentiel de son énergie, ce jeu du plaisir et de la souffrance qui a pour nom la vie. Il est donc légitime de définir la culture comme un accroissement de la vie, dans sa dimension pathétique en particulier, plutôt que par la dimension de conscience réflexive présente en celle-ci. Michel Henry précise que « le problème de la culture ne devient philosophiquement intelligible que s’il est délibérément référé à une dimension d’être où n’interviennent plus ni le savoir de la conscience, ni celui de la science, qui en est une forme élaborée, s’il est mis en relation avec la vie seulement » 10
Ainsi que notre introduction le laissait entendre, la phénoménologie de la vie brise les dualismes qui opposaient vie et culture pour les rassembler dans la dimension de « notre relation pathétique à l’être ».  On percevra alors plus aisément comment et pourquoi l’effondrement de la culture est en même temps une autonégation de la vie.
 
Conclusion : La barbarie
 
                   Relier vie et culture, et les opposer à un savoir objectif qui en est la négation, conduit Michel Henry à une interprétation révolutionnaire de la barbarie qui n’a pas toujours été bien comprise. Plutôt que de le ranger dans l’immense cohorte des pourfendeurs de la Modernité, il est plus judicieux d’insister sur le fait que c’est sa conception phénoménologique de la vie et de la subjectivité qui ont conduit notre philosophe à une interrogation inventive. S’il est aisé, en effet,  d’expliquer la barbarie à l’intérieur d’un schéma dualiste qui oppose humanité et animalité, il est infiniment plus délicat pour un penseur qui fait de la vie la matrice unique de toutes les productions humaines de trouver une origine à la barbarie.
                   Le privilège exclusif du savoir objectif, c’est-à-dire de la connaissance du monde mort, est d’autant plus troublant qu’il est l’œuvre d’un vivant qui s’appelle l’homme. Ce n’est pas d’une extériorité qu’ont surgi les forces nihilistes, mais du cœur même de la vie. Il n’est donc aucune autre issue pour Michel Henry que de supposer au sein de la vie quelque chose comme une fatigue, une lassitude, un dégoût. Tout se passe au fond comme si l’homme, lassé du pathétique de la culture, avait choisi de le fuir en se plongeant dans l’inanimé. Ainsi se dessinent une « civilisation » construire sur la réduction la plus drastique qui soit de tout pathétique, une « culture » qui se développe dans le rejet de ce que la vie a de plus spécifique. Telle est la barbarie de notre temps :
 
                   « Ce n’est pas de façon énigmatique que se produit dans la vie le mouvement de son autonégation : bien plutôt s’accomplit-il comme son propre mouvement, pour autant que, conduite à partir du Souffrir primitif dans la souffrance, plutôt que de s’abandonner à celle-ci et à sa lente mutation dans son contraire, elle croit plus simple de s’y opposer brutalement, de récuser cette souffrance et, du même coup, ce en quoi toute souffrance se déploie, le se sentir soi-même d’une subjectivité et d’une vie. » 11
 
                   Mais à moins de se détruire et de disparaître à jamais, la vie ne peut aller au bout de ce processus d’autonégation. Un élément d’optimisme corrige donc le sombre tableau dessiné dans La barbarie. Tel le phénix, vie et culture devraient un jour renaître de leurs cendres.


NOTES
 
La barbarie, Collection « Biblio-Essais », Le Livre de Poche, 1988.
Phénoménologie de la vie est le titre choisi par les responsables des quatre volumes d’un recueil posthume de conférences
    publié aux Presses Universitaires de France (2003-2004).
La barbarie, op. cit. p. 20.
4 Ibidem, p. 59.
5 Ibidem, p. 93.
6 Ibidem, p. 11.
Philosophie et phénoménologie du corps, Collection « Épiméthée », P.U.F., 1987, p. 148.
La barbarie, op. cit. p. 10.
9 Ibidem, p. 143.
10 Ibidem, p.17.
11 Ibidem, p. 98.