« Ainsi Héraclite l'Obscur compare l'énergie qui crée le cosmos à un enfant qui rassemble des pierres en jouant, édifie des tas de sable et les éparpille »

Nietzsche, citation du jour publiée le 19 mai -  
Préface à "Heidegger par gros temps" de Marcel Conche

 

            Les deux textes qu’on va lire, consacrés par Marcel Conche à Heidegger, sont l’un comme l’autre des modèles de rigueur et d’honnêteté intellectuelle : que le lecteur en sorte convaincu ou non, nous ne saurions en préjuger, mais ce dont nous avons l’absolue certitude, c’est qu’il les quittera avec l’impression d’avoir été le témoin d’une implacable démonstration.
 
                Or depuis la parution, en 1987, de la traduction du livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme [1], qui a marqué un incontestable tournant dans l’histoire de la réception de Heidegger en France, un « acharnement » anti-heideggérien n’a cessé de se manifester, dont Marcel Conche nous demande de nous étonner [2]. Quel qu’en soit le contenu, variable suivant les accusateurs, on notera avec ironie que ceux qui voudraient nous convaincre de l’obscurité d’une pensée qui camouflerait sous un jargon difficilement compréhensible une approbation scandaleuse du nazisme, que ceux qui nous invitent à soupçonner, sous le sens premier de textes souvent difficiles à lire, une adhésion au nazisme inscrite en filigrane, sont tous condamnés, pour nous faire partager leur point de vue, à user de circonlocutions et de figures scolastiques comparée auxquelles la prose heideggérienne apparaît d’une somptueuse limpidité. Qu’on nous propose même, très récemment, d’en « finir avec Heidegger » [3], ferait sourire si l’auteur de cette injonction ne simplifiait avec naïveté un projet qui réunit depuis une vingtaine d’années nombre de nos intellectuels. Aux contorsions des détracteurs de Heidegger, Marcel Conche, on s’en apercevra dès les premières pages, oppose avec une très grande sérénité la clarté et la précision de ses jugements.
 
                Revenons en arrière pour mieux saisir le fil de cette histoire, dont j’ai, comme beaucoup d’autres, suivi de près les péripéties. Etudiant en philosophie à Nice, à la fin des années soixante, j’eus la chance d’être initié par un jeune maître de conférences, Dominique Janicaud, à une philosophie qui n’était alors que peu connue. Par amitié pour Dominique Janicaud, Jean Beaufret, dont il est inutile de rappeler ici le rôle majeur qu’il a tenu dans l’introduction de Heidegger en France (lui auquel Heidegger adressa, en 1946, sa Lettre sur l’humanisme) [4], vint à plusieurs reprises prendre la parole et animer des séminaires devant des étudiants niçois séduits par la magie de son verbe et naïvement persuadés d’appartenir grâce à lui à une élite initiée à une pensée quasiment ésotérique. Cette double influence amena le jeune étudiant en philosophie que j’étais, qui avait été conduit sur les chemins de la philosophie par un hiérophante côtoyé dès la classe de Terminale, Frédéric Nietzsche, à abandonner provisoirement son premier maître à penser pour se lancer, sous la direction de Dominique Janicaud, dans un mémoire de maîtrise soutenu en 1969, « Origine et histoire chez Martin Heidegger » [5]. Pas un instant je n’eus le sentiment de consacrer ma réflexion à un penseur apparenté si peu que ce fût à l’idéologie nazie. Même si nul n’ignorait, en ces années-là, l’épisode du Rectorat, nul ne songeait à qualifier Heidegger de « nazi », et jusqu’en 1987 rarissimes étaient les intellectuels à user de cet adjectif à l’encontre de l’auteur de Sein und Zeit.
 
                Mais durant ces quelques années où j’ai pu me considérer comme heideggérien, un élément de la littérature du maître de Fribourg avait commencé à me troubler profondément : je veux parler de la lecture de Nietzsche conduite par Heidegger aussitôt après sa démission du Rectorat début 1934. J’étais certes alors très loin de posséder sur Nietzsche le savoir à la conquête duquel j’allais bientôt consacrer près de vingt ans de mon existence, mais je ne pouvais qu’être profondément heurté par une interprétation qui le réduisait à être le porte-parole du volontarisme déchaîné achevant la métaphysique occidentale, le parangon d’un subjectivisme exacerbé portant à ses limites l’oubli de l’être qui la caractériserait. Peut-être est-ce en partie pour y voir plus clair que je pris la décision, au début des années quatre-vingt, de consacrer à Nietzsche un Doctorat d’Etat en Philosophie [6]. Peut-être est-ce aussi pour donner sens à l’itinéraire qui était le mien, ce voyage Nietzsche-Heidegger-Nietzsche qui me fut imposé par l’existence bien plus que je ne l’ai choisi, que je demandai à Dominique Janicaud de diriger cette thèse sur Nietzsche comme il avait dirigé mon mémoire de maîtrise sur Heidegger. Je n’aurais jamais porté mon dévolu sur un tel directeur si j’avais suspecté chez Dominique Janicaud ne serait-ce que la plus petite adhésion à l’interprétation heideggérienne de Nietzsche. Mais aussi bien dans les innombrables conversations et échanges épistolaires que j’eus avec lui avant de déposer mon sujet de thèse (j’étais alors professeur d’Hypokhâgne au lycée de Bastia, et je ne rencontrais mon directeur de thèse qu’à l’occasion des vacances scolaires), que durant les dix années durant lesquelles, avec une attention et une bienveillance jamais démenties, il annota les chapitres successifs que je lui adressais, Dominique Janicaud n’a jamais opposé la moindre objection à la dénonciation, d’année en année plus vigoureuse, que je développais de la lecture heideggérienne de Nietzsche. Je me contenterai, dans le cadre de cette brève préface, de signaler que lorsque Dominique Janicaud lut, dans la seconde partie de ma thèse, les lignes suivantes : « Lorsqu’il identifie le Surhomme au fonctionnaire de la Technique, Heidegger télescope les phases d’une pensée plurielle qui exige d’être suivie dans son itinéraire et ses renversements, il suppose une continuité, que tout amène à remettre en cause, entre les écrits « positivistes » et la révélation d’où naîtra le Zarathoustra », lorsqu’il lut quelques pages plus loin mon affirmation selon laquelle le Surhomme heideggérien, « conforme à l’économie machinaliste absolue », au service de « l’intégrale machinalisation des choses » et du « dressage des hommes », n’a que fort peu à voir avec le Surhomme nietzschéen, mon directeur de thèse ne me demanda à aucun moment de remettre en cause ou de justifier davantage mon propos. Quand enfin, dans des formules sans doute excessives et que je ne reprendrai pas littéralement aujourd’hui, je m’exprimai en ces termes : « A près d’un demi-siècle de distance, le Surhomme heideggérien nous apparaît fortement marqué par ce que James Burnham nommait, dans son ouvrage de 1941 Managerial Revolution, traduit dans le monde entier [7], les « idéologies directoriales », dont le stalinisme et le nazisme ont constitué les variantes les plus spectaculaires », et que j’ajoutai qu’ « entre les « organisateurs » de James Burnham, qui « croient pouvoir faire marcher la société avec la même efficience qu’une usine de production massive où ils auraient carte blanche », et le Surhomme heideggérien dirigeant par ses calculs l’économie machinaliste et le dressage des hommes, la parenté est saisissante, et la connaissance de Burnham est plus précieuse que celle de Nietzsche pour éclairer les textes heideggériens écrits avant ou pendant la seconde guerre mondiale », aucune objection ne me fut adressée par Dominique Janicaud [8]. Loin de moi la volonté de faire parler les disparus [9], mais je ne vois pas au nom de quoi je devrais taire l’accord que n’a cessé de m’exprimer celui avec qui une aventure de plus de trente ans m’a lié, cette approbation étant de surcroît un élément non négligeable de la démonstration que j’entends conduire dans cette préface.
 
                Comme l’écrit cependant avec beaucoup de justesse Marcel Conche, il est indéniable que Dominique Janicaud, qui ne fit nullement partie des détracteurs de Heidegger, semble avoir rejoint en 1990 la cohorte de ceux qui « s’accordent mal du silence, ou du quasi-silence, que Heidegger a gardé sur le côté sinistre du nazisme » [10]. N’y aurait-il pas inséparabilité entre le refus de considérer Heidegger comme nazi et le rejet de l’interprétation heideggérienne de Nietzsche ? Je ne m’attarderai pas ici sur les raisons, qui me semblent transparentes, qui ont pu amener Dominique Janicaud à écrire L’ombre de cette pensée [11], ce qui m’éloignerait de mon propos. Mais les textes de Marcel Conche vont me donner l’occasion, en ajoutant à son argumentation un nouvel élément allant dans son sens, de me mettre modestement à l’école de sa merveilleuse luminosité afin d’exprimer le plus simplement possible mes convictions.
 
                Sitôt après sa démission du Rectorat, Heidegger consacre à la philosophie nietzschéenne la quasi-exclusivité de son énergie : les séminaires des années 1936 à 1940 semblent avoir pour objectif premier de faire de Nietzsche le philosophe de l’ « achèvement de la métaphysique ». Si l’acuité de Heidegger herméneute n’est pas absente des écrits sur Nietzsche de ces années-là, un lecteur honnête ne peut qu’être marqué par le contraste qui oppose une interprétation enfermant le plus souvent Nietzsche dans la Technique comme Métaphysique achevée, une interprétation s’évertuant en quelque sorte à le considérer comme le penseur qui clôt un itinéraire millénaire, et les textes infiniment plus prudents et laudatifs qui seront écrits après 1945. Qu’il s’agisse des lectures conduites dans Was heisst denken ?, lectures issues des cours du semestre d’hiver 1951-1952 et du semestre d’été 1952 [12], qu’il s’agisse même du texte des Holzwege (ouvrage de 1950) intitulé Nietzsches Wort : « Gott ist tot, pourtant très proche par bien des aspects des séminaires des années 1936-1940 dont il reprend une grande part de la thématique, mais en lequel on peut lire cependant cette formule à propos d’un aphorisme de Par-delà Bien et Mal : « Nous sommes loin d’être mûrs pour la rigueur d’une pensée du genre de celle qui va suivre » [13], Heidegger ne cesse de situer toujours davantage dans un au-delà de son temps une pensée dont il s’était acharné à prouver qu’elle marquait la clôture au XIXème siècle de la Métaphysique occidentale, le siècle suivant ayant pour mission historiale de substituer à la philosophie le déchaînement technicien qui en est l’accomplissement essentiel. Heidegger aurait-il découvert après 1945 des écrits de Nietzsche qu’il ignorait à l’époque du nazisme triomphant, écrits qui l’auraient conduit à réviser son interprétation ? Rien ne le laisse supposer, et nous n’avons jamais lu chez les spécialistes de Heidegger le moindre argument allant dans cette direction.
 
                Alors pourquoi ce décalage ? Une hypothèse s’impose, dont nous allons esquisser le contenu. L’interprétation de la philosophie nietzschéenne par le Heidegger des années 1936-1945 relève elle aussi d’un acte de « résistance » au nazisme que nous entendons ajouter à ceux dont les textes de Marcel Conche apportent la démonstration. En faisant de la philosophie de Nietzsche celle des « maîtres de la Terre », en considérant le texte nietzschéen comme l’expression du passage à la limite de la métaphysique de la subjectivité conduisant au nihilisme absolu, Heidegger, qui vient de prendre conscience de sa naïveté à vouloir amender le nazisme et à l’infléchir en direction de son propre projet philosophique, fait d’une pierre trois coups.
 
                En premier lieu, il sape dans ses racines la prétention nazie d’être une doctrine révolutionnaire qui introduirait une solution de continuité dans l’histoire occidentale. Si le philosophe adulé des nazis, qui ont fait main basse sur les expressions de « volonté de puissance » et de « Surhomme », si le philosophe dont le nazisme se réclame, loin d’être un penseur révolutionnaire, se limite à achever la métaphysique occidentale, quid de la prétention nazie à faire bifurquer la civilisation ?
 
                En second lieu, Heidegger trouve un angle d’attaque imparable contre le racisme et l’antisémitisme nazis, qui lui ont toujours été profondément étrangers (les démonstrations de Marcel Conche sont à ce sujet sans appel), en décortiquant le soi-disant biologisme nietzschéen. Le nazisme se métamorphose ainsi en pitoyable avatar d’une métaphysique biologisante dont Nietzsche ne serait que l’ultime et talentueux propagandiste, un tel biologisme s’abreuvant aux sources d’un scientisme oublieux de l’être qui marquerait depuis des siècles nos conceptions du monde.
 
                En troisième lieu, Heidegger, en limitant la pensée nietzschéenne à l’expression du nihilisme absolu, apporte à ses disciples la preuve d’une continuité de sa recherche réduisant l’épisode nazi à ce qu’il est, une erreur d’appréciation s’expliquant précisément par les attentes énoncées dès les premiers écrits. Si Nietzsche constitue bien l’achèvement de la métaphysique occidentale, si l’oubli de l’être, inauguré à l’époque de Platon, prend sa dernière figure dans le Zarathoustra, et si par ailleurs le nazisme est effectivement l’une des variantes de cette métaphysique, alors Heidegger peut se présenter la tête haute comme l’ennemi de toujours d’une idéologie dont il a seulement sous-estimé, quelques années durant, l’effrayante nocivité, tout en ayant rejeté sans concessions, et ce dès la rédaction de Sein und Zeit, la métaphysique en laquelle elle s’enracine.
 
                Nietzsche, instrumentalisé par Heidegger, a permis au professeur de Fribourg d’affirmer aux yeux de ses étudiants et de ses lecteurs la cohérence intellectuelle de son cheminement, tout en « résistant » autant qu’il le pouvait, dans le cadre de la compétence qui était la sienne, à une idéologie perverse à laquelle rien ne le rattachait. Pouvait-il, devait-il, faire davantage ? Marcel Conche a l’immense mérite de poser avec toute la précision historique requise une question généralement esquivée, soit parce que, disciples inconditionnels, on préfère rester silencieux sur un épisode perçu comme une énigme définitive, soit parce que, contempteurs du philosophe, on croit a priori évidente la réponse positive à une question qu’il serait indécent de formuler. Il a en outre le mérite de défendre avec conviction la réponse négative à laquelle il nous rallie.
 
                Merci, en définitive, aux détracteurs de Heidegger, de m’avoir donné l’occasion de savoir mieux que je ne les ai jamais sues les raisons d’une lecture infiniment contestable de la part d’un interprète qui reste au demeurant l’un des plus grands de toute l’histoire de la philosophie. Merci, par-dessus tout, à Marcel Conche, de m’avoir permis, en me faisant l’honneur de le préfacer, d’ajouter à sa plaidoirie un argument qui me semble non négligeable et qui étaye davantage encore ses conclusions. On devinera, au terme de cette préface, pourquoi ma période heideggérienne n’a été qu’un bref intermède entre une initiation essentiellement nietzschéenne à la philosophie et un retour à Nietzsche dont je ne suis plus jamais sorti. On saisira aussi pourquoi le respect que je continue à porter à une très grande pensée demeure entaché par l’instrumentalisation de Nietzsche opérée sans vergogne par le penseur de Fribourg. Que Marcel Conche m’autorise, en clôturant cette préface, à paraphraser ses dernières lignes : cette lecture biaisée de Nietzsche, je ne saurais bien entendu l’excuser, mais après avoir lu et relu les textes qui suivent, je la comprends.
 
Philippe GRANAROLO
 
 
NOTES
 
[1] Victor Farias, Heidegger et le nazisme, Lagrasse, Editions Verdier, 1987.
[2] Texte p. xx.
[3] Francis Kaplan, Figaro-Littéraire du 27 novembre 2003.
[4] Ueber den Humanismus, Francfurt am Main, Klostermann, 1946. Adressé à Jean Beaufret, ce texte fut traduit sous le titre Lettre sur l’humanisme in Questions III, Paris, Gallimard, 1966.
[5] Mémoire que l’on peut consulter à la bibliothèque de la Faculté des Lettres de Nice. La partie de ce travail consacrée à la « Technique » fut publiée sous le titre Heidegger, penseur de l’époque planétaire, in Etudes philosophiques, Annales de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Nice, numéro 20, Les Belles Lettres, 1973, p. 41 à 66.
[6] Cette thèse de Doctorat d’Etat ès-Lettres, Le futur dans l’œuvre de Nietzsche, fut soutenue à Nice le 9 février 1991. Elle peut être consultée en bibliothèque universitaire. Seule la troisième et dernière partie de ce volumineux travail a été publiée, après avoir été réécrite, sous le titre L’individu éternel (L’expérience nietzschéenne de l’éternité), Paris, Vrin, Bibliothèque d’histoire de la philosophie, 1993.
[7] Managerial Revolution de James Burnham, publié en 1941 aux Etats-Unis, fut traduit en français sous le titre L’ère des organisateurs, avec une préface de Léon Blum, Paris, Calmann-Lévy, 1947.
[8] Ces phrases sont extraites de la seconde partie de ma thèse (non encore publiée), « Le futur », chapitre 2, « L’avenir des esprits libres », § 3, « Qui sont les maîtres de la terre ? », et on les trouve respectivement aux pages 375 et 377-378.
[9] Dominique Janicaud nous a quittés le 18 août 2002, brutalement arraché à la vie en remontant le chemin « Nietzsche » pour reprendre sa voiture après une baignade sur la plage d’Eze qu’il affectionnait particulièrement.
[10] Texte p. xx.
[11] Dominique Janicaud, L’ombre de cette pensée, Grenoble, Jérôme Million, 1990.
[12] Was heisst Denken ?, Tübingen, Niemeyer, 1954, traduction française Qu’appelle-t-on penser ?, Paris, P.U.F., 1967.
[13] Nietzsches Wort « Gott ist tot », in Holzwege, Francfurt am Main, Klostermann, 1950, traduction française Le mot de Nietzsche : „Dieu est mort“, in Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard, 1968, p. 173 sq. La phrase citée se trouve à la p. 205 de cette traduction.