« Ainsi Héraclite l'Obscur compare l'énergie qui crée le cosmos à un enfant qui rassemble des pierres en jouant, édifie des tas de sable et les éparpille »

Nietzsche, citation du jour publiée le 19 mai -  
La beauté est-elle féminine ?

La beauté est-elle féminine ?
 
Article publié dans le numéro 124 (mars-avril 2009) de la revue Espace Prépas

 
 
            « Car c’est l’exercice de ces organes [d’attaque et de défense] et des facultés intellectuelles correspondantes qui entretient la laideur et rend plus laid encore. C’est pourquoi le vieux babouin est plus laid que le jeune, et la jeune femelle du babouin ressemble le plus à l’homme : et donc elle est plus belle. – Que l’on en tire une conclusion sur l’origine de la beauté des femmes »
           
Frédéric Nietzsche, Aurore, § 25
 
 
Faut-il voir dans cette comparaison entre la femme et la jeune femelle du babouin un indice supplémentaire de la prétendue misogynie nietzschéenne ? Ou notre philosophe manifeste-t-il une fois de plus un remarquable flair ? Nos connaissances biologiques et paléontologiques, infiniment supérieures à celles dont disposait le penseur allemand du XIXème siècle, vont-elles dans le même sens, ou nous contraignent-elles à corriger sérieusement le diagnostic nietzschéen ? C’est à l’élucidation de ces interrogations que sera consacrée cette brève étude, dont nous espérons qu’à sa lecture on ne nous accusera pas à notre tour de misogynie.
 
I) La beauté a-t-elle un genre ?
 
En langue française, le mot « beauté » est du genre féminin. Il en est de même dans presque toutes les langues européennes (« beauty » en anglais, « Schönheit » en allemand, « bellezza » en italien, « belleza » en espagnol, etc.). Mais le genre grammatical est-il un argument suffisant pour féminiser une notion ? Rien n’est moins sûr. Les féministes, souvent à juste titre, se sont insurgées contre le phallocentrisme de nos grammaires, depuis cette pionnière que fut en France Luce Irigaray, auteure d’un texte majeur en 1985 Parler n’est jamais neutre, jusqu’au discours contemporain beaucoup plus radical de l’américaine Judith Butler, dont le livre Gender trouble publié en 1990, et traduit en français sous le titre Trouble dans le genre / Pour un féminisme de la subversion (Editions La Découverte, 2005), remet en cause dans la totalité de ses dimensions l’idée même d’une naturalité du genre. « Ce que nous voyons dans le genre comme une essence intérieure est fabriqué à travers une série ininterrompue d’actes, cette essence est posée en tant que telle dans et par la stylisation genrée du corps », affirme-t-elle (op. cit., p. 36).
Même si elle n’aborde pas frontalement la question de la beauté dans son ouvrage, il paraît évident que Judith Butler considérerait qu’en attribuant le genre féminin à la notion de beauté, et en considérant comme quasiment naturelle cette attribution, nous sommes victimes du partage phallocratique dans lequel le féminisme lui-même s’est laissé piéger, et auquel il doit s’arracher. Même si l’argumentaire de la féministe américaine est parfois convaincant, il faut le reconnaître, et si ses analyses renouvellent en profondeur le discours féministe, faut-il la suivre dans sa totale « dénaturalisation » du genre ? Peut-on écarter de façon aussi péremptoire la nature, et plus nettement encore la biologie, oubliant ainsi que si nous sommes des êtres sociaux, nous sommes aussi le fruit d’une longue évolution animale ? Ecarter cette certitude de nos théories, n’est-ce pas sombrer dans un artificialisme aussi contestable que le naturalisme avec lequel nous avons heureusement su prendre nos distances ?
 
II) La beauté dans le monde animal et dans l’humanité archaïque
 
            Nietzsche a sans doute raison quand il enracine dans l’histoire de la civilisation le caractère féminin de la beauté. Libérée par une très archaïque division du travail des fonctions d’ « attaque et de défense », la femme a échappé toujours davantage à la pression sélective qui pesait sur le groupe masculin. Mais nous allons constater qu’il faut néanmoins nuancer sérieusement les affirmations nietzschéennes à la lumière à la fois de la biologie et de l’ethnologie.
            Si l’on se penche sur le monde animal, on constatera une incontestable masculinité de la beauté dans l’immense majorité des espèces vivantes. Judith Butler viendrait sans doute ici nous semoncer, en nous reprochant de camoufler un discours engendré par le partage phallocratique sous l’apparence d’un discours objectif. Et certes il est toujours possible de dénoncer la conception de la beauté qui sous-tend toute affirmation de nature esthétique. Néanmoins, si l’on s’appuie sur le critère indiscutablement objectif de la nécessité biologique, si l’on appelle « belles » ces parties du corps qui n’apportent aucun avantage sur le plan de la survie, ces « ornements » qui relèvent d’une véritable gratuité par rapport à la pression darwinienne du « struggle for life », tout nous amène à affirmer que c’est chez les males que se manifeste très majoritairement une recherche esthétique absente dans le sexe féminin. Les femelles ont tout intérêt à passer le plus inaperçues possible durant les périodes d’incubation en particulier. Les males, objectera-t-on, seraient-ils, eux, indifférents aux dangers qu’entraîne une parure éclatante ? Sans doute pas. Mais deux raisons peuvent être invoquées, compatibles l’une et l’autre avec le schéma darwinien. La première est que les parures du male sont un facteur de séduction, et que malgré les dangers encourus, la nécessité de l’emporter dans la lutte pour la reproduction rend secondaire le poids du danger ainsi encouru. La seconde est que les femelles dépensent la plus grande part de leur énergie dans les tâches de la maternité, tandis que les males, libérés de cette fonction, peuvent dépenser une part de leur énergie dans ce qu’il n’est pas excessif d’appeler une dimension « esthétique ».
            Les males ne se contentent pas de modifier esthétiquement leur corps pour séduire les femelles, ils « produisent » également des manifestations de type esthétiques essentielles dans leur entreprise de séduction. Qu’on pense aux chants des oiseaux en période nuptiale, aux parades des males dans de très nombreuses espèces, à la roue effectuée par le paon, et à quantité de manifestations analogues.
            Ainsi, que ce soit au niveau du corps et de ses ornements, ou à celui des comportements, on peut affirmer que la beauté serait plutôt masculine avant que l’homme n’apparaisse. Et même avec l’humain, cette masculinité de la beauté tend un moment à se perpétuer. Certes chacun a en mémoire ces modifications esthétiques tout à fait extraordinaires que sont les cous des « femmes girafes » ou les lèvres des « négresses à plateaux ». « Esthétiques », oui, incontestablement, toujours en fonction du critère biologique précédemment utilisé, quelles que soient nos réactions occidentales et/ou modernes à ces artifices. Que le beau soit relatif dans son contenu, qu’il varie considérablement selon les cultures, ne retire rien à l’universalité de son empire, et une telle relativité n’a pas à être prise en compte dans la recherche qui nous occupe. Mais pour l’essentiel, dans l’immense majorité des tribus archaïques, ce sont les hommes qui enjolivent leurs corps, qui les parent des plus beaux atours, qui rivalisent d’inventions esthétiques dont les travaux ethnographiques nous offrent un fabuleux inventaire : maquillage des guerriers dans la plupart des ethnies, tatouage des Indiens d’Amérique, bijoux des hommes  aztèques ou incas. L’effort pour embellir son corps, le rendre plus visible, l’arracher à la monotonie naturelle, cet effort est incontestablement masculin. L’on peut bien sûr recourir ici à nouveau à l’explication utilisée à propos des animaux : ployant sous le poids des maternités, les femmes des groupes archaïques n’ont plus guère de force à investir sur le plan de la beauté, ce sont les hommes qui disposent de ce surcroît d’énergie qui peut être dépensé en création esthétique.
            Au terme de cette seconde étape de notre réflexion, nous pouvons donc conclure que dans le monde animal, comme dans l’humanité archaïque, la beauté est plutôt masculine. On en vient du même coup à se demander, ainsi que le faisait Marcel Braunschvig dans un ouvrage à présent oublié (La femme et la beauté, Armand Colin, 1929), « pourquoi dans l’espèce humaine, à l’inverse de ce qui se passe chez les animaux, nous rencontrons la beauté chez le sexe prétendu économe et l’effacement esthétique chez le sexe prodigue par définition ».
 
III) La beauté, apanage féminin
 
            Nous avons vu que dans le monde animal, c’est en embellissant leur corps propre que les males dépensaient leur force vitale inemployée en la consacrant principalement à la séduction des femelles. Nous avons montré ensuite que dans les populations archaïques, c’est dans la parure, donc dans l’artifice, que les hommes exprimaient leur soif de beauté. Avec l’essor de la civilisation, c’est dans ces deux directions esthétiques que les femmes vont s’arroger un quasi monopole. En développant une inventivité sans pareille sur le plan des artifices de séduction (bijoux, maquillage, vêtement, etc.), et, de façon plus subtile et moins maîtrisée, en travaillant inconsciemment à améliorer continûment la beauté plastique de leur corps. Ont-elles été en ces domaines le jouet de la puissance masculine, ainsi que le supposent la plupart de nos féministes ? Ce n’est pas impossible. Mais ne pourrait-on, sans porter atteinte à l’égalité des sexes en droit et en dignité, supposer chez la femme un culte spécifique de la beauté qui renvoie, sinon à une essence en effet contestable, du moins à une identité qu’il serait imprudent de nier.
            Contrairement aux femelles animales contraintes d’assurer leur propre défense (défense rendue particulièrement problématique au moment des naissances) et condamnées à dépenser leur force vitale dans cette unique direction, la femme, dès les premières sociétés organisées, ne voit plus peser sur elle seule ce fardeau. Suivant une division remontant à des dizaines de milliers d’années, ce sont les hommes qui prennent en charge les fonctions agressives (chasse, guerre, protection de la horde). Nous pouvons donc, à partir d’un certain stade de développement de nos sociétés, redonner toute sa validité à l’intuition nietzschéenne qui nous a servi de point de départ. Loin de toute misogynie, la formule du paragraphe 25 de Aurore suggère au contraire que le femme est beaucoup plus civilisée que l’homme. La laideur masculine, la grossièreté des traits du visage et de la morphologie masculine, sont les indices de ce qu’il reste de primitif chez l’homme, elles sont les résidus de la vie sauvage et de ses terribles nécessités. Mise à l’abri de ces contraintes, la femme a pu consacrer ses forces à la séduction en déployant une inventivité esthétique inouïe dont seuls les préjugés de l’ethnocentrisme nous masquent parfois la prodigieuse créativité. Pendant que la femme s’embellissait en affinant son corps et en le parant de mille feux, l’homme, on le comprend, ne pouvait que valoriser les activités agressives et « laides » auxquelles il consacrait ses forces afin de se masquer à lui-même son infériorité et sa primitivité. Loin d’être domestiquée par la ruse phallocrate, la femme n’a-t-elle pas au contraire triomphé depuis des millénaires en se livrant au culte du beau tandis que l’homme, se persuadant avec mauvaise foi de sa prétendue supériorité, n’avait de cesse que de quitter le champ de bataille pour se laisser attirer à son tour dans le cercle esthétique de la civilisation par tout l’artifice de séduction que la femme manipule avec génie ? On ne s’étonnera plus, une fois compris ce mouvement de civilisation, que le même Frédéric Nietzsche, après avoir affirmé le caractère féminin de toute esthétique, ait pu écrire quelques années plus tard que « la femme parfaite est un type d’humanité supérieur à l’homme parfait » (Humain, trop humain, chapitre VII, § 377). On aurait aimé sans doute qu’il franchisse un pas supplémentaire et qu’il finisse par affirmer que le Surhomme serait féminin. Seule l’indiscutable phallocratie de son siècle l’en a empêché, mais s’il ne s’est jamais prononcé explicitement en ces termes, quantité de textes nietzschéens suggèrent implicitement cette hypothèse, et prennent un nouvel éclairage si l’on les lit dans cette perspective dont nous avons vu qu’elle n’avait rien d’arbitraire.
 
IV) Le genre à venir de la beauté
 
            En poursuivant la lecture de Aurore, on trouvera au cinquième et dernier livre de l’ouvrage de 1880, précisément au paragraphe 515, les réflexions suivantes qui prolongent incontestablement notre panorama : « Pourquoi la beauté s’accroît-elle avec la civilisation ? Parce que, chez les civilisés, les trois motifs de laideur se font de plus en plus rares : premièrement, les affections, dans leurs explosions les plus violentes ; deuxièmement les efforts physiques de nature excessive ; troisièmement la nécessité de provoquer la peur par son aspect  […] ». Creusons et actualisons l’interrogation nietzschéenne : si la civilisation, par son essor, a substitué toujours plus nettement la beauté à l’ancienne laideur qui représentait une arme essentielle dans le combat pour la survie, si cette substitution s’est effectuée essentiellement dans la moitié féminine de l’espèce humaine, la partie masculine ne pouvant abandonner aussi radicalement la laideur, instrument de combat incontournable, si enfin un raffinement croissant de la civilisation est envisageable, qu’en sera-t-il de l’opposition du masculin et du féminin dans un avenir plus ou moins lointain ?
            Tout nous oblige à supposer son progressif effacement, ce qui nous ferait rejoindre par un biais inattendu une part (quantitativement minime mais cependant décisive) des hypothèses de Judith Butler quant à l’avenir du « genre ». La division masculin/féminin, que ce soit sous la forme animale d’une beauté masculine et d’une laideur plutôt féminine, ou sous la forme humaine et beaucoup plus récente dans le temps d’une beauté féminine et d’une laideur masculine, perdra insensiblement de sa pertinence. Une féminisation de l’homme, c’est-à-dire un embellissement de son corps et un souci croissant pour la parure, semblent alors inéluctable. Quant à la femme, si elle s’est, dans les premiers temps de ses combats féministes, masculinisée, tout nous porte à croire qu’elle ne voit plus aujourd’hui dans sa préoccupation pour la beauté un signe de soumission. La beauté, définitivement libérée des contraintes de la survie animale, pourrait bien à l’avenir devenir androgyne. En ce cas Platon, dans le plus somptueux de tous ses dialogues, Le Banquet, nous aurait livré non pas un mythe d’origine mais un récit d’anticipation.