« Ainsi Héraclite l'Obscur compare l'énergie qui crée le cosmos à un enfant qui rassemble des pierres en jouant, édifie des tas de sable et les éparpille »

Nietzsche, citation du jour publiée le 19 mai -  
Apocalypses

 

 
[Texte légèrement remanié d’un article publié en 2000 dans le numéro 51 de la revue Nouvelle Ecole]
 
 
 
                   "Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande… Réjouis-toi de sa ruine, ciel ! Et vous aussi, les saints, les apôtres et les prophètes, car Dieu, en la jugeant, vous a fait justice" [1]. Si la "troisième oreille" de Nietzsche a su entendre dans le Nouveau Testament la voix haineuse du ressentiment, elle n'a pu manquer de découvrir en l'Apocalypse de Jean le déchaînement des forces réactives. Genre littéraire répandu dans les communautés juives d'Asie Mineure, le récit apocalyptique, par-delà la haine des Juifs à l'égard de l'empire romain, témoigne d'un profond ressentiment à l'égard du monde sensible, ressentiment dont la transparence a le mérite de nous aider à décrypter la haine plus subtile et plus déguisée qui agit au cœur du platonisme et de sa descendance.
 
                Symptomatologue de tous les ressentiments, Nietzsche s'est donné pour tâche d'écrire, en particulier avec Ainsi parlait Zarathoustra, un texte qui soit par excellence anti-apocalyptique (à condition d'entendre dans ce "anti" l'extrême éloignement, et non le combat haineux), un texte en lequel résonne le "oui sacré" au monde, le "oui sacré" à l'éternité du jeu dionysiaque. Il est donc tout à fait étonnant de ne jamais trouver sous sa plume une confrontation directe avec l'Apocalypse de Jean, œuvre majeure du ressentiment judéo-chrétien, évoquée seulement de façon très allusive au § 16 de la première dissertation de La généalogie de la morale. Le mot "apocalypse" lui-même ("Offenbarung" en allemand) est étrangement absent des écrits nietzschéens. C'est à l'élucidation de cette absence que voudrait tendre cette étude. Se détournant du texte biblique qui l'a profondément marqué, le philologue Nietzsche va substituer au Livre un autre texte sacré : le texte présocratique. Thalès et Anaximandre, Anaximène et Héraclite, l'aideront à conjuguer le thème de l'Apocalypse, dont on peut affirmer que non seulement il n'a pas été éludé par lui, mais qu'il demeure, des premiers écrits aux derniers aphorismes de 1888, constamment présent dans la pensée de celui qui oppose Dionysos au Crucifié.
 
                   Opposant la fin d'un monde, moment nécessaire du jeu cosmique, à la fin du monde, délire vengeur du christianisme, Nietzsche a retenu des présocratiques la thèse d'un cycle des éléments rythmant le devenir du monde et ses fins périodiques. En dépit de l'ultime interrogation d'Ecce Homo("La doctrine de l'Eternel Retour … pourrait, tout compte fait, avoir déjà été enseignée par Héraclite" [2]), ce n'est pas sous forme de répétition, mais avec une profonde originalité, qu'il décline le thème de l'Apocalypse en laissant un jeu inouï s'instaurer entre les quatre éléments des premiers philosophes de l'Hellade.
 
I)                 LA GLACE
 
                  "L'humanité a dans la connaissance un beau moyen pour périr" [3] : énoncée dans une langue encore romantique, cette intuition d'une disparition de l'espèce humaine liée au développement de la science ne quittera jamais Nietzsche. Mais elle est beaucoup plus subtile qu'on ne le croit souvent. Sans avoir ici la prétention d'en explorer toutes les faces, nous voudrions seulement montrer comment et pourquoi c'est la métaphore de la glaciation, l'image d'un devenir-glace du monde et de l'homme, qui s'impose au penseur chaque fois qu'il tente d'approfondir cette intuition initiale.
 
De l'eau à la glace
 
         A l'origine de la science moderne, la philosophie grecque. A l'origine de la philosophie grecque, le génie de Thalès. A la source de la pensée de Thalès, l'intuition du caractère primordial de l'eau :
 
          "Quand Thalès dit : "L'eau est le principe de toute chose", l'homme tressaille et sort du tâtonnement animal et de la reptation des sciences particulières, il pressent la solution ultime des choses et triomphe par ce pressentiment de la timidité vulgaire propre aux degrés inférieurs de la connaissance." [4]  
 
          Si le monde a sa genèse dans l'eau, son devenir s'achève logiquement dans la glace. La glaciation constitue chez Nietzsche l'image privilégiée de la fin d'une civilisation gouvernée par la science : l'eau de la connaissance grecque va geler, c'est dans la glace que le monde des hommes théoriques se révélera à lui-même avant de périr.
 
        Mais une difficulté se présente ici à nous, lecteurs du XXe siècle. La glace évoque plutôt pour nous l'état final du monde physique que nous ont appris à connaître les fondateurs de la thermodynamique. Même si la théorie thermodynamique est née au XIXe siècle, ce sont les découvertes et les vulgarisations du XXe siècle qui nous ont familiarisés avec l'idée d'un univers cheminant inexorablement vers la glace, vers le zéro absolu, aboutissement nécessaire d'un système soumis à l'entropie, nouveau nom de l'Apocalypse. On sait que cette théorie commence à être sérieusement contestée par nombre de physiciens et d'astrophysiciens, et qu'un avenir proche verra peut-être sa réfutation définitive. Quoi qu'il en soit, il est inquiétant de noter la précipitation avec laquelle, sur la base d'éléments encore très fragiles, la science a conclu à la mort inéluctable de l'univers. Sous le nom d'entropie, couvertes du masque prestigieux de la science, se camouflent probablement les forces du ressentiment.
 
          Pour Nietzsche en tout cas, qu'il ait eu connaissance ou non de la théorie thermodynamique [5], il ne saurait y avoir d'état final de l'univers. De 1881 à 1888, il répète avec une insistance parfois excessive, comme s'il voulait s'en convaincre, le même argument : l'univers ne saurait avoir d'état final, car si un tel point oméga existait, il aurait déjà été atteint au cours de l'infinité du temps. Cet argument est même l'un des piliers sur lesquels le philosophe construit en 1881 la doctrine physique du Retour Eternel [6]. Nous en retiendrons ici l'une des dernières formulations probablement écrite fin 1887 :
 
          "Si le mouvement universel avait un état final, il faudrait qu'il soit atteint. Or l'unique fait fondamental, c'est qu'il ne présente aucun état final … Il faut que le devenir apparaisse justifié à tout instant (ou inévaluable : ce qui revient au même)." [7]
 
        Nietzsche est donc le dernier penseur chez qui l'on pourrait trouver l'hypothèse de la mort de l'univers figé à tout jamais dans l'immobilité du zéro absolu. En revanche la glaciation de la Terre, symbole de la fin de l'espèce, est évoquée à plusieurs reprises dans ses œuvres de jeunesse, l'évocation la plus poétique étant incontestablement le préambule de l'essai de 1873 Vérité et mensonge au sens extra-moral:
 
"Au détour de quelque coin de l'univers inondé des feux d'innombrables systèmes solaires, il y eut un jour une planète sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse et la plus mensongère de l'"histoire universelle", mais ce ne fut cependant qu'une minute. Après quelques soupirs de la nature, la planète se congela et les animaux intelligents n'eurent plus qu'à mourir."  [8]
 
     Nous y lisons pour la première fois sous la plume du philosophe la conjonction entre connaissance et glaciation, mais sous la forme d'une simple coïncidence manifestant le caractère encore impensé de cette conjonction. Cette fable cosmique, que n'auraient pas désavouée les pionniers américains de la science-fiction, laisse dans l'ombre le rôle de l'"animal intelligent" dans le refroidissement de son monde. La congélation de notre système solaire n'est ici qu'un événement extérieur à l'histoire humaine, elle n'apparaît ici qu'à titre de dénonciation tragi-comique du ridicule des prétentions humaines au savoir absolu. Mais ce qui ne s'exprime encore que sous forme de coïncidence dans le texte de 1873 va s'imposer peu à peu comme le lien même en lequel se noue le destin de l'Occident.
 
La glaciation grecque
 
            Ce lien était en réalité déjà au centre des préoccupations philosophiques de l'auteur de La naissance de la tragédie publiée un an auparavant. Si nous suivons les conseils de lecture donnés par Nietzsche lui-même en 1886 et en 1888 [9], c'est-à-dire si nous éliminons de l'œuvre ce qu'ont pu avoir de contingent la rencontre avec Wagner et la fascination qui s'en est suivie, ne trouvons-nous pas dans le premier grand livre de Nietzsche le questionnement qui demeurera au centre de son œuvre : l'interrogation sur le caractère mortel d'une connaissance que cesseraient de tenir en bride les forces créatrices de la culture ?
 
"La connaissance tue l'action : pour agir il faut que les yeux se voilent d'un bandeau d'illusion."  [10]
 
            Méditant sur le destin tragique d'Hamlet, Nietzsche voit dans le héros shakespearien le prototype de l'homme anéanti par un savoir qui étouffe ses forces créatrices. Hamlet nous aide à comprendre Socrate ; Socrate nous révèle la maladie qui a transformé en froid cadavre la plus brillante civilisation de l'histoire. D'Eschyle à Sophocle, de Sophocle à Euripide, la température baisse, la chaleur du chœur dionysien ne suffit plus à réchauffer la scène apollinienne qui s'immobilise définitivement lorsque Socrate, le "non-artiste par excellence", fait son entrée et métamorphose Platon, né pour la tragédie, en zélateur d'une Vérité ordonnant aux artistes de demeurer hors des enceintes de la cité. La connaissance est mortifère, elle abaisse peu à peu la température du monde que seule l'action innocente contribue à maintenir : un progrès de la connaissance est donc un acheminement vers la glace ; la science a une fonction apocalyptique. Dans le déclin grec se lit notre avenir.
 
            Mais l'explosion théorique n'est pas la cause du refroidissement. Dès La naissance de la tragédie (et non plus tard, comme l'ont cru certains interprètes), Nietzsche interroge la science comme symptôme de ce qui se dérobe derrière son développement : loin de causer l'apocalypse, la science n'est que l'effet d'un refroidissement déjà en œuvre, le signe et le résultat d'une maladie. Certes le philosophe y voit plus clair en 1886 lorsque, préfaçant quelques-unes de ses œuvres antérieures, il ajoute à La naissance de la tragédie un Essai d'autocritique dans lequel il confesse le caractère "problématique" de l'ouvrage (première phrase du premier paragraphe). Mais ce qu'il énonce alors avec une vigueur nouvelle : "ce dont est morte la tragédie, le socratisme de la morale, la dialectique, la suffisance et la sérénité de l'homme théorique … ne pourrait-il pas être un signe de déclin, d'épuisement, de maladie, de dissolution anarchique des instincts ?" [11], tout cela n'était-il pas déjà présent dans l'œuvre de 1872 ? Cette affirmation, parmi bien d'autres : "Le prodigieux moteur du socratisme logique tourne en quelque sorte derrière Socrate" [12], suffirait peut-être à l'indiquer. En questionnant sans relâche Socrate, Nietzsche approfondira toujours davantage le lien entre science et décadence dont certains paragraphes du Crépuscule des Idoles nous donnent sans doute l'élucidation la plus achevée [13].
 
            Ainsi, pour réfléchir sur la fonction refroidissante de la science, un modèle s'offre à nous : celui de la culture grecque et de son déclin. Le modèle grec est le modèle de l'apocalypse à venir. En apprenant à prendre la température de la Grèce, le docteur Nietzsche répète les gestes qui feront de lui le médecin de notre civilisation scientifique et technique. A l'époque de La naissance de la tragédie, un fragment non publié nous dévoile ce travail médical :
 
            "Le but de la science est l'anéantissement du monde. Mais il arrive évidemment que son effet le plus immédiat soit celui d'une petite dose d'opium : accroissement de l'affirmation du monde. C'est à ce stade que nous en sommes maintenant en politique.         
             Il y a lieu de prouver qu'en Grèce le processus s'est déjà accompli en petit : bien que cette science grecque signifie peu de chose.
             L'art a pour tâche d'anéantir l'Etat. Cela aussi est arrivé en Grèce. La science dissout l'art à son tour (aussi semble-t-il que l'Etat et la science aillent de pair, époque des sophistes - notre époque)." [14]
 
Ces quelques lignes mériteraient un examen approfondi. Notre propos nous autorise à ne retenir ici que deux éléments : d'une part le parallèle systématique opéré entre la Grèce et l'Europe du XIXe siècle, d'autre part l'affirmation nette de la fonction anéantissante de la science, c'est-à-dire de sa fonction apocalyptique (au double sens de révélation et de destruction). Aussi minime soit la science grecque comparée à la nôtre, elle a suffi à transformer en statues de glace les bouillants disciples de Dionysos. Découvrant, sous l'illusion nécessaire des projections qui colorent le monde, la froide grisaille d'une réalité matérielle réduisant à néant toutes nos aspirations, puis vulgarisant cette découverte en la faisant pénétrer dans la conscience commune, la science anéantit l'action, et du même coup la vie. Tout au moins condamne-t-elle la vie à devenir savoir, les forces créatrices à se canaliser dans le moule glacé de l'optimisme théorique. C'est en ce sens, plus qu'en aucun autre, que la Grèce a pour nous valeur révélatrice. Lieu privilégié de ce que l'on pourrait nommer une "micro-apocalypse" (ou peut-être une "archéo-apocalypse"), la Grèce, à travers les millénaires, nous tend le miroir sur lequel se reflète notre fin.
 
Le zéro absolu
 
              Mais à la différence des Grecs, qui n'ont jamais étouffé totalement Dionysos sous l'apollinisme de la théorie, l'Europe moderne ne sait plus rien opposer aux forces anéantissantes de la science. Sitôt surmontée l'illusion wagnérienne, la foi naïve en une prochaine renaissance, Nietzsche considère dans toute son étendue le panorama polaire d'un monde dont aucun indice ne laisse augurer un prochain réchauffement. La science grecque était "peu de chose". Devenue force motrice de l'Occident, elle a pénétré les peuples uniformisés par l'empire romain et le christianisme, et ces peuples, prêts à l'accueillir et à s'y soumettre, ont propagé l'épidémie théorique aux quatre coins de la planète. La terre entière refroidit et le penseur doit tendre à la vision de l'achèvement de ce cycle. C'est effectivement ce à quoi se livre Nietzsche durant l'hiver 1880-1881 : si rien ne freine la glaciation en cours, l'apocalypse à venir verra apparaître, nous dit-il, la venue d'hommes "froids comme des astres", derniers échantillons d'une espèce proche de sa disparition :
 
                            "… La parfaite connaissance nous ferait probablement tourner autour des choses, froids et brillants comme des astres - encore un court instant ! Et ce serait notre fin …" [15]
 
 Ces quelques lignes, dont on peut se demander dans quelle mesure elles relèvent de la métaphore, illustrent bien le point-limite vers lequel convergent tous les hommes théoriques incapables de percevoir qu'un instinct de mort anime leur recherche d'un savoir absolu. Apocalypse froide digne d'une humanité socratique disparaissant sans révolte à la manière de son père fondateur sacrifiant un coq à Esculape pour qu'il le délivre de cette atroce maladie : la vie.
 
Accélérer la glaciation
 
                   Une fois acquise la certitude du chemin suivi par notre civilisation, la tâche qui s'offre au penseur ne saurait être de crier son refus d'une fin dont il contribue quoi qu'il fasse à accélérer la venue. Vouloir ralentir le refroidissement serait un objectif aussi vain que le fut la volonté platonicienne d'opposer une "République" imaginaire au processus de la décadence. Pour que la science nous soit révélée comme ce qu'elle est, le nihilisme qu'elle signifie et accompagne doit aller à son terme. Il est vrai que Nietzsche ne baptisera que tardivement du nom de "nihilisme" le destin qui est le nôtre, mais c'est incontestablement le nihilisme qu'il analyse de 1872 à 1881 dans les textes que nous avons cités. Concernant Nietzsche, plus qu'aucun autre philosophe, une lecture rétrospective est indispensable (n'est-ce pas l'indication donnée par le penseur lui-même à travers ses préfaces de 1886 ?). Les écrits de 1887-1888 sur le nihilisme donnent leur véritable éclairage aux premières œuvres et à leur description de ce que nous nommons ici "glaciation".
 
               "Car pourquoi l'avènement du nihilisme est-il désormais nécessaire ? Parce que ce sont nos valeurs elles-mêmes qui, en lui, tirent leur dernière conséquence ; parce que le nihilisme est la logique poursuivie jusqu'à son terme, de nos grandes valeurs et de nos idéaux, - parce qu'il nous faut d'abord vivre le nihilisme pour déceler ce qu'était la valeur proprement dite de ces "valeurs" …"    [16]
 
La valeur de la science ne saurait être appréciée par des hommes à la vue faible qui ne distinguent pas, au-delà de l'agitation temporaire des découvertes et de l'apparente énergie du progrès technique, l'avenir glacé vers lequel elle nous conduit. Assurément la lucidité hégélienne avait mis à jour le rôle du progrès de la conscience et du savoir dans la décadence en général et dans le déclin grec en particulier [17]. Mais Hegel a revalorisé aussitôt le savoir mortifère en faisant de cette mort la condition de la vie de l'Esprit. Prisonnier de l'idéologie progressiste de son temps, il n'a pu voir comment, de Socrate au XIXe siècle, les mêmes valeurs développent le même programme, programme dont on commence à peine à deviner le sens ; trompé par l'illusoire différence de valeurs changeant de masques d'une époque à l'autre, il a été aveugle à l'identité de la valeur de ces valeurs. Le refus de voir le nihilisme, aussi bien que la révolte contre un processus dont le sens nous apparaît encore si mal, sont deux attitudes aussi vaines l'une que l'autre. L'anticipation de la fin, la vision de la glace qui nous attend au terme du parcours, représentent la tâche unique du penseur qui mesure pour la première fois la valeur de nos valeurs et arpente d'un bout à l'autre le chemin ouvert par Socrate.
 
          Contribuer à l'achèvement du nihilisme, c'est donc apprendre le bon usage de la glace, c'est contraindre une science encore attiédie par l'optimisme socratique et le miel du christianisme à vivre enfin dans la température qui est la sienne, celle du froid hivernal. Ce bon usage de la glace, Nietzsche l'invente d'instinct dans les années 1878-1883, aidé par la maladie. Il comprendra en 1888 la signification exacte de son entreprise d'alors, ainsi qu'en témoignent ces quelques lignes d'Ecce Homo :
 
    " … l'idéal n'est pas réfuté, il gèle … Ici, par exemple, le "génie" meurt de froid - un peu plus loin, c'est le "saint" qui est gelé ; le "héros" grelotte sous une épaisse calotte de glace ; à la fin, la "foi", la prétendue "conviction" est prise par les glaces - et la "pitié" aussi se refroidit singulièrement - presque partout, se congèle la "chose en soi" …"   [18]
 
Valeurs artistiques, morales, religieuses ou politiques : aucune de nos croyances ne pourra plus nous réchauffer quand notre lucidité nous en révélera l'origine. En congelant nos valeurs, Nietzsche ne fait que précipiter une glaciation déjà à l'œuvre en nous la révélant. Congélation par la connaissance, zéro absolu pointé au thermomètre de celui qui a percé le secret des illusions "trop humaines", préfigurant le destin d'une humanité qui ne parviendrait plus à réchauffer d'une étoile dansante le monde congelé par son monstrueux savoir.
 
          La glace, premier nom de l'Apocalypse.
 
 
II)              LE SABLE
 
          Dans le désert, le froid glacial de la nuit fait éclater les pierres et les transforme en sable. Si le nihilisme est bien le mouvement par lequel "nos valeurs tirent leur dernière conséquence", divers sont les chemins de cette dévalorisation. Tel l'être aristotélicien, le nihilisme se dit de manières multiples. Deux de ces chemins sont prééminents : nous avons exploré le premier, celui du froid de la Vérité ; il nous faut maintenant parcourir le second, celui de l'affaiblissement exprimé par la morale chrétienne et ses avatars. Congélation par la science, pulvérisation par la morale : sous l'apparence d'un double devenir, c'est bien la même mort qui guette une civilisation occidentale fascinée par l'anéantissement de ses valeurs. Décryptée dès l'époque de La naissance de la tragédie grâce à l'auscultation du personnage de Socrate, la parenté entre la théorie et la morale égalitariste, entre le platonisme et le christianisme ("un platonisme pour le peuple"), demeure à travers toute l'œuvre de Nietzsche une certitude que chaque étape approfondira.
 
La pulvérisation
 
              C'est à l'époque où il écrit Aurore que Nietzsche utilise pour la première fois la métaphore du sable, qui reviendra constamment sous sa plume jusque dans les derniers écrits, pour signaler le devenir-uniforme provoqué par les valeurs égalitaristes.
 
               "… La tendance de la morale altruiste la porte vers la bouillie douceâtre, le sable mou de l'humanité … C'est la tendance qui mène à la fin de l'humanité." [19]
 
Texte étonnamment symétrique à ceux cités précédemment. Glace et disparition de l'homme tout à l'heure, sable et fin de l'humanité à présent. L'entropie culturelle déploie sur deux tableaux son œuvre de mort : pendant que la science égalise vers le bas les températures, la morale égalitariste arase insensiblement tous les reliefs qui donnaient vie au paysage humain. L'année 1880 est celle durant laquelle Nietzsche médite le devenir-sable de l'humanité avec une telle profondeur qu'à très peu de chose près aucune formulation nouvelle ne viendra par la suite au jour sous sa plume. Au printemps de cette même année, il rédige un texte d'une telle perfection qu'on comprend mal pourquoi il ne l'a point retenu dans ses publications. Nous n'en citerons que quelques lignes : elles suffiront à démontrer en quoi est décisive la métaphore du sable, à quel point ce que le philosophe nommera plus tard "nihilisme" est déjà présent dans la "métamorphose en sable" ici dépeinte :
 
        "Plus le sentiment de leur unité avec leurs semblables prend le dessus chez les hommes, plus ils s'uniformisent, plus ils vont ressentir vigoureusement toute différence comme immorale. Ainsi apparaît nécessairement le sable de l'humanité : tous très semblables, très petits, très ronds, très conciliants, très ennuyeux. Jusqu'à présent ce sont le christianisme et la démocratie qui ont conduit l'humanité le plus loin sur la voie de cette métamorphose en sable."    [20]
 
 
Ce devenir-sable est-il le destin de la seule civilisation occidentale, ou va-t-il prendre la forme inéluctable d'un devenir universel ? Nietzsche, il faut bien le reconnaître, n'est pas toujours très clair sur ce point. Faute de trouver en ses écrits une argumentation décisive sur cette question qui deviendra chez un Heidegger la question "historiale" par excellence, nous devons parcourir ses aphorismes à la recherche d'indices qui nous laisseraient entrevoir sa position. Début 1881, à la suite d'une réflexion sur les thèses de Spencer, il formule avec prudence l'hypothèse du caractère universel de cette "métamorphose en sable" décrite quelques mois auparavant. La suppression de l'individualisme, la peur des différences marquent partout le "déclin de l'humanité". Accéléré par la civilisation occidentale, le devenir-sable ne serait en fait que l'aboutissement logique de toute l'histoire humaine. "Cette transformation est possible", remarque Nietzsche, et il conclut : "C'est peut-être même à cela que tend l'histoire !" [21].
 
Le sable absolu
 
          Tout est donc déjà dit début 1881. Mais il reste à enrichir la métaphore du sable de la force du langage poétique. Ainsi parlait Zarathoustra sera cet enrichissement. Grains de sable sont les derniers hommes dépeints dans le prologue si souvent cité [22]. Grains de sable les contempteurs du corps, les mouches de la place publique, les tarentules [23]. Tous les textes critiques du Zarathoustra expriment, chacun à leur manière, le devenir-sable d'une humanité sourde aux interpellations du prophète. Le livre IV verra culminer en un cri de détresse deux fois proféré l'angoisse nietzschéenne à l'égard du "sable absolu", c'est-à-dire d'un point limite au-delà duquel rien ne pourrait plus freiner la réduction en poussière d'une humanité décomposée :
             
      "Le désert croît, malheur à qui recèle des déserts !" [24]
 
 Comme le montre à l'évidence l'ensemble du livre IV d'Ainsi parlait Zarathoustra, il n'y a nulle contradiction, mais au contraire harmonie parfaite entre les savants glacés dont nous parlions précédemment et les derniers hommes-grains de sable évoqués ici. Les savants "froids et brillants comme des astres" et les derniers hommes clignant de l'œil appartiennent au même monde : celui du nihilisme s'achevant, époque où les moins faibles ont sacrifié ce qu'il leur restait d'énergie à la conquête du savoir absolu pendant que les plus faibles ont recueilli les résidus caloriques du travail des premiers sous la forme d'un bien-être matériel et d'une bonne conscience morale égalisant peu à peu les ultimes différences d'où pouvait naître une nouvelle configuration.
 
Désertifier
 
              Nous le notions plus haut, Nietzsche semble avoir renoncé assez vite au projet de "ralentir la glaciation". De la même façon les appels à une résistance individualiste devant l'ensablement généralisé se font de plus en plus rares sous sa plume : fréquents à l'époque d'Humain, trop humainet d'Aurore, ils disparaissent dans les dernières œuvres. Les raisons en sont les mêmes. Il est nécessaire d'approcher l'apocalypse de suffisamment près pour que sa vision, ou tout au moins sa prévision, déclenche en quelques-uns la métamorphose indispensable. Penser "jusqu'au bout" la métamorphose de l'humanité en sable est bien ce qu'exige de nous l'auteur de Par-delà Bien et Mal :
 
           "La dégénérescence générale de l'humanité, son abaissement au niveau de ce que les rustres et les têtes plates du socialisme tiennent pour l'"homme futur" - leur idéal - cette déchéance et ce rapetissement de l'homme transformé en bête de troupeau … cette bestialisation des hommes ravalés au rang de gnomes ayant tous les mêmes droits et les mêmes besoins, c'est là une chose possible, nous ne pouvons en douter ! Quiconque a pensé jusqu'au bout cette possibilité connaît un dégoût de plus que les autres hommes - et peut-être aussi une tâche nouvelle."   [25]
 
              De même que Nietzsche mettait sa pensée au service de la glace en "congelant" l'idéal, il devient cavalier de l'Apocalypse en "pulvérisant" tout ce qui présente encore l'apparence trompeuse d'une figure humaine, d'un style, d'une cohérence. Ainsi devons-nous interpréter la formule d'Ecce Homoprise trop souvent à la légère ou considérée comme signe avant-coureur de l'effondrement final : "Je ne suis pas un être humain, je suis de la dynamite" [26]. Que met en poussière la dynamité nietzschéenne ? La morale ? La vérité ? Toutes les anciennes valeurs, ainsi que l'indique le texte même d'Ecce Homo? Sans doute, mais plus encore l'homme lui-même, le dernier homme dont il faut faire voler en éclats la forme illusoire ; le dernier homme auquel il faut arracher ses masques bariolés, l'obligeant à découvrir derrière ceux-ci la désolation monotone du sable. La dynamite nietzschéenne contraint le sable de l'humanité à se voir comme sable, transformant par là même le dernier homme en "homme qui veut périr".
 
              Le sable, second nom de l'Apocalypse.
 
 
III)            LE   FEU
 
     Lecteur de la Bible et disciple d'Héraclite, Nietzsche pouvait difficilement éviter d'assimiler le feu à un élément privilégié de destruction, et de faire de l'embrasement généralisé l'achèvement de l'apocalypse. C'est précisément à propos du feu qu'apparaît l'une des évolutions les plus significatives de la pensée nietzschéenne. Jusqu'au Zarathoustra, l'apocalypse par le feu est présentée sous la forme d'une alternative, d'un "ou bien … ou bien", alternative laissant supposer une échappatoire. A partir de 1883 au contraire s'évanouit l'échappatoire, et le feu vient se conjuguer à la glace et au sable en lesquels nous venons de découvrir les premiers noms de l'Apocalypse.
 
 
L'alternative
 
              Le feu ou la glace, première alternative. Ce choix romantique est au cœur des premiers écrits. Même si le jeune Nietzsche tente de maladroites synthèses (que serait un "Socrate musicien" ?), empêtré qu'il est dans la toile de l'hégélianisme, ainsi qu'il se le reprochera plus tard, l'alternative conflictuelle entre le feu de l'art et la glace de la science est bien le moteur de la première pensée nietzschéenne. Quelques questions suffiront à nous remettre en mémoire les éléments du choix. Dionysos ou Apollon ? Prométhée ou Œdipe ? Le froid de celui qui sait ou la chaleur de celui qui veut ? Le froid de la mort ou le feu de la vie ? ("Socrate mourant devient l'idéal nouveau, sans précédent, de l'élite des jeunes Grecs" [27]). L'art ou la science ? Le savoir de l'homme théorique ou "la musique et son sortilège de feu" [28] ? Il y a bien sûr une certaine naïveté dans les oppositions qui scandent la prose du jeune Nietzsche. Mais il serait regrettable de ne point voir, sous les excès romantiques du philosophe de vingt-huit ans, la lucidité avec laquelle, malgré sa passion ou grâce à elle, il pressent les forces dont le combat dessine la trame profonde de notre histoire.
 
              Le feu ou le sable sont les éléments de la seconde alternative. Il n'est pas étonnant que ce soit à l'époque d'Aurore que Nietzsche nous la présente, c'est-à-dire à une époque où, déjà au fait du destin nihiliste de notre civilisation, il n'a pas encore perdu la flamme de sa jeunesse, époque où, à certains égards, il est au sommet de son art. De nombreux textes de cette époque sont inspirés par l'alternative du feu ou du sable, sans que les éléments eux-mêmes y soient nommément désignés. Il nous faut attendre le paragraphe 429 d'Aurore pour voir exprimée, en toute clarté cette fois, l'alternative à laquelle nous serions condamnés :
 
       "Oui, nous haïssons la barbarie, - nous préférons tous la destruction de l'humanité à la régression de la connaissance ! Et en fin de compte : si l'humanité ne périt pas à cause d'une passion, elle périra à cause d'une faiblesse : que préfère-t-on ? C'est la question essentielle. Lui souhaitons-nous de finir dans le feu et la lumière, ou dans le sable ?" [29]
 
L'image du sable nous est à présent transparente. Mais qu'en est-il du feu ? S'agit-il ici du feu musical évoqué dans les premières œuvres ? Ou du feu de la passion de la connaissance en lequel l'humanité devrait préférer se consumer, plutôt que de perdurer médiocrement dans une existence marquée du sceau de l'uniformité ? Cette seconde hypothèse semble plus vraisemblable. L'une comme l'autre de ces deux hypothèses ont en commun de faire de ce texte d'Aurore un écho tardif des premiers écrits romantiques [30]. Quoi qu'il en soit, l'alternative va s'évanouir pour laisser place à une conjonction beaucoup plus inquiétante, mais qui marque une évolution capitale des intuitions apocalyptiques du philosophe.
 
 
La conjonction
 
          De 1883 à 1888, c'est sous la forme d'une conjonction entre les éléments que Nietzsche tente désormais de penser l'apocalypse à venir. L'alternative, qu'elle soit celle du feu ou de la glace, ou bien celle du feu ou du sable, s'inscrivait dans une pensée encore volontariste qui accordait aux "esprits libres" le pouvoir de freiner le cataclysme. Prendre les armes afin d'opposer le feu de l'art à la glace de la science, ou préférer le feu du volcan (quitte à en mourir) au sable de la médiocrité, tels semblaient alors les choix offerts aux hommes que leur volonté arrachait au triste destin collectif. A partir du Zarathoustra le choix disparaît. Quel choix pourrait-il encore y avoir lorsque le prophète nous transmet sa vision d'un avenir déjà inscrit dans la trame du temps ? Mais la disparition du choix ne conduit nullement au fatalisme. Elle impose au contraire une tâche et un combat à tous ceux qui ont des oreilles pour entendre Zarathoustra.
 
Embraser les glaces
 
          Mettre le feu à la glace : aussi choquante que puisse apparaître cette image, c'est par elle que le porte-parole de Zarathoustra signifie la première tâche à accomplir. Dans le livre "écrit pour tous et pour personne", la conjonction du feu et de la glace n'est encore que timidement annoncée. On la trouve par exemple au livre I, dans le chapitre intitulé "De l'arbre sur la montagne", où la glace des sommets est comme en attente du feu de l'éclair. Ainsi nous parle le solitaire :
 
        "Lorsque je suis en haut, toujours me trouve seul. Personne ne me parle, du gel de la solitude je frissonne. Là-haut que veux-je donc ?"
          A cette énigme dont il n'a pas la clé, Zarathoustra ose, avec beaucoup de prudence et de pudeur, fournir un début de solution :
          "Mais qu'attend-il ? Du siège des nuées trop proche est sa demeure ; ce qu'il attend, est-ce le premier éclair ?" [31]
 
         La conjonction du feu et de la glace est si étrange que seule la langue poétique peut lui donner abri. Multiples sont les poèmes écrits à l'époque du Zarathoustra ou dans les années suivantes en lesquels se lit cette conjonction. Durant l'année 1888, dernière année de lucidité du philosophe-poète, elle s'exprime à plusieurs reprises :
 
          "Oh ihr glühenden Eise alle !
             Ihr Gipfelsonnen meines einsamsten Glücks !"
          "ô vous, toutes les glaces embrasées !
            Soleils au zénith de mon plus solitaire bonheur !" [32}
 
          'Stunde des Abends
           wo auch noch das Eis
           meiner Gipfel glüht !"
          "Heures du soir
            où les glaces de mon sommet
            rougeoient encore"   [33]
 
 
          Mais l'occurrence la plus remarquable réside certainement dans la modification apportée durant l'automne 1884 à un poème écrit pendant l'été 1877. Ce poème, "Au bord du glacier" (titre de 1884), contenait à l'origine en son centre une énigme :
 
          "Entre les glaces et les mornes amas de rocs
             L'éclat d'un œil soudain jaillit :
            Qui t'en dira le sens ?" [34]
 
Remaniés en 1884, voilà ce que deviennent ces quelques vers malheureusement incomplets :
 
          "Und zwichen Eis und todtem Graugastein
            Brich plötzlich Leuchten aus - -
            Solch Leuchten sah ich schon : das deutet mir's -"
 
             "Entre les glaces et les mornes amas de rocs,
             Soudain jaillit une lueur - -
             J'ai déjà vu de ces lueurs : j'en sais le sens"   [35]
 
En dépit de l'obscurité de ce texte incomplet, la modification apportée en 1884 nous paraît claire. L'énigme de la conjonction de la lumière (du feu) et de la glace, irrésolue en 1877 ("Qui t'en dira le sens ?"), s'est dissipée lorsque le poète remanie son œuvre en 1884 ("J'en sais le sens"). Mais l'énigme dissipée est-elle bien celle de la conjonction du feu et de la glace ? Neuf vers plus loin, nous en avons la confirmation :
 
          "Und glühend redet Alles - Eisgebirg
            Und Bach und Tann." 
 
           "Et tout s'embrase et se met à parler :
             Cimes glacées, torrents, sapins."   [35]
 
Intégrant la prophétie de l'Apocalypse de Jean, dont le premier ange déclenche, du son de sa trompette, un déluge de grêle et de feu [36], Nietzsche mêle le feu et la glace, mais en inversant le sens de l'image. Mélange destructeur dans l'Apocalypse biblique, le feu qui embrase les glaces devient chez lui élément de vie, promesse d'un recommencement, merveilleux pouvoir de celui qui croit en l'éternité de la vie. Tel serait donc le sens, su par lui, de cette conjonction (on nous pardonnera si notre interprétation apparaît aussi énigmatique que l'énigme elle-même …). L'embrassement de la glace est le privilège de celui qui a la force d'anticiper l'achèvement de la connaissance, de celui qui a su regarder au loin avant que le froid de la science ne paralyse en lui les dernières forces créatrices. Ne pas subir le devenir-glace imposé par l'emprise de la science, mais risquer dès à présent l'expérience de la glace pour activer au plus profond de soi le besoin d'une nouvelle étoile : n'est-ce pas là le sens de la formule chiffrée par laquelle Nietzsche ouvre l'avant-propos de L'Antéchrist ?
 
          "Au-delà du Nord, de la glace, de la mort - notre vie, notre bonheur … Nous avons découvert le bonheur, nous connaissons le chemin, nous avons trouvé l'issue de ces milliers d'années de labyrinthe." [37]
 
Embraser le désert
 
          En traversant les glaces, les Hyperboréens ont su découvrir un nouveau feu. Si nous avons eu raison de penser que le sable de la dernière humanité répond à la glace des plus savants, alors le sable aussi doit s'embraser. C'est bien en effet ce que nous décrit le troisième livre d'Ainsi parlait Zarathoustra. Relisons le cinquième moment de ce livre III, "De la rapetissante vertu". De retour parmi les hommes, Zarathoustra constate avec tristesse que "tout a rapetissé" (§ 1). L'humanité est parvenue au stade de ce que nous nommions précédemment le "sable absolu" : "Tout ronds, loyaux et complaisants, entre eux tels sont ces gens, comme des grains de sable ils sont avec des grains de sable tout ronds, loyaux et complaisants" (§ 2). Zarathoustra, venu trop tôt, ne trouve pas d'oreilles pour l'entendre, mais pressent une heure prochaine où du désert naîtra le feu. C'est avec des accents de prophète biblique qu'il annonce cette heure prochaine :
 
          "Et bientôt devant moi seront comme le foin séché et la steppe, et d'eux-mêmes lassés - et, plus que d'eau, de feu se languiront !
          O de l'éclair l'heure bénie ! O mystère d'avant-midi ! Un feu qui se propage, voilà ce que je veux encore de ces gens-là faire quelque jour, et des annonciateurs avec des langues de flamme ; - avec des langues de flamme un jour encore ils annonceront : voici que vient, qu'approche le grand midi."   [38]
 
          L'embrasement su sable : telle est la transmutation que nomme l'expression "le grand Midi", que l'on retrouve deux paragraphes plus loin dans ce même livre III ("De passer outre" [39]). Le grand Midi est l'heure où les grains de sable, ayant appris à se mépriser, redeviennent aptes à entendre au fond d'eux-mêmes la voix de la vie, la voix du désir. D'un désir qui ne peut être alors créateur, mais seulement destructeur. Désir d'un être qui, prenant enfin conscience de son proche anéantissement, redevient capable de vouloir et préfère "vouloir le Rien" que de ne "rien vouloir" [40]. Mais ce n'est pas spontanément que jaillira du sable un désir de feu. Il est besoin pour cela de tendre aux hommes un dernier miroir. Non pas un simple miroir reflétant leur image, cette entreprise étant vouée à l'échec, ainsi que Zarathoustra en fait l'amère expérience dès sa première rencontre avec les hommes (au § 5 du prologue : "De nous fais ce dernier homme ! Le Surhomme, nous te l'abandonnons!"). Mais d'un miroir multipliant à l'infini leurs reflets et concentrant sur eux l'énergie destructrice d'un grand mépris. Ce miroir multiplicateur, tels les panneaux d'une centrale solaire qui concentrent en un point les rayons dispersés du grand astre, a pour nom Retour Eternel. A l'heure du grand Midi, la doctrine de l'Eternel Retour embrase le sable, elle régénère la volonté enfouie en révélant les forces d'autodestruction qui sommeillent chez les uns, les forces créatrices endormies chez les autres. A l'heure où l'ombre est la plus courte, où tout est écrasé par un soleil créateur de désert, l'idée du Retour Eternel allume des brasiers qui réinventent la vie en dévoilant les différences. Dans un aphorisme écrit fin 1887 et retouché durant l'été 1888, Nietzsche résume avec une étrange concision ce temps du grand Midi dont nous avons commencé à décrypter la symbolique. Sous le titre "Pour l'histoire du nihilisme européen", il dresse dans un langage cette fois non imagé le panorama des temps à venir :
 
          "La période des trois grands affects
                                       le mépris
                                       la compassion
                                       la destruction
             La période de la catastrophe
                                    L'avènement d'une doctrine qui passe au crible les hommes …, qui pousse les faibles à prendre des résolutions, autant que les forts."    [41]
 
Nous sommes ici en présence d'un des très rares textes nietzschéens en lesquels l'Apocalypse soit nommée ("période de la catastrophe"). Zarathoustra, annonçant l'Eternel Retour, apporte le feu qui, le moment venu, séparera les forces créatrices des forces de destruction et contraindra ainsi tous les hommes à vouloir à nouveau. On comprend alors pourquoi il était impossible à Nietzsche d'éviter les métaphores bibliques. Le feu de l'Apocalypse biblique masque le feu purificateur d'Héraclite, et le philosophe est condamné à répéter l'imaginaire biblique dont il avoue ainsi le caractère indépassable [42].
 
          Le feu, troisième nom de l'Apocalypse.
 
IV)   LE CERCLE
 
          L'apocalypse nietzschéenne a métamorphosé l'eau en glace, la terre en sable, puis la glace et le sable en feu. Un quatrième élément manque à l'appel, l'élément aérien, symbolisé en particulier par l'aigle de Zarathoustra. L'air, élément léger et tourbillonnant, prend chez Nietzsche la figure du cercle [43]. Quels seront en effet les lendemains de l'Apocalypse ? Après le feu, quoi ? Si, sur le plan de l'imaginaire, le feu biblique a éclipsé le feu héraclitéen, la vision nietzschéenne du monde réinstaure ce dernier dans sa prééminence. L'embrasement universel laisse apparaître un nouveau monde, et l'après- Apocalypse est au centre du discours de Zarathoustra :
 
          "Moi, Zarathoustra, le porte-parole de la vie, le porte-parole du cercle, - c'est toi que j'appelle, ô mon abyssale pensée."   [44]
 
Quels sont donc les futurs post-apocalyptiques annoncés par Nietzsche-Zarathoustra, le porte-parole du cercle ? Ils nous semblent être au nombre de trois. Trois futurs, trois cercles, trois éternités.
 
Premier cercle
 
          Le premier des trois cercles dessine "l'éternel retour de la guerre et de la paix" évoqué dans le Gai Savoir [45]. C'est le cercle des trois métamorphoses, première image du premier livre d'Ainsi parlait Zarathoustra. Eternité du jeu dionysiaque de la culture présupposant une humanité-phénix renaissant à chaque fois des cendres de son autodestruction, un enfant joueur substituant miraculeusement son innocence créatrice au "Non sacré" du lion destructeur. Mais un texte capital d'Humain, trop humain avait préalablement dénoncé le caractère utopique de cette première forme du Retour Eternel. Méditant déjà ce qu'il nommera plus tard "nihilisme", Nietzsche y décrit "l'avenir de la science", le danger mortel auquel sera confrontée une civilisation scientifique incapable, après avoir détruit "la métaphysique, la religion et l'art qui consolent", de fournir à l'humanité les illusions nécessaires à sa survie :
 
          "… la ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence immédiate ; l'humanité devra se remettre à tisser sa toile, après l'avoir, telle Pénélope, défaite pendant la nuit. Mais qui nous garantira qu'elle en retrouvera toujours la force ?"
   [46]
 
            Cette dernière question jette une ombre terrible sur l'image de l'humanité-phénix, elle ravale au rang d'utopie consolatrice l'intuition de La naissance de la tragédie selon laquelle une nouvelle époque succédera à la civilisation alexandrine, elle-même construite sur les ruines de la civilisation hellénique. Le cercle du Retour Eternel s'efface pour laisser la place à une spirale descendante au terme de laquelle "l'homme sorti du singe redeviendra singe, sans que personne ne prenne le moindre intérêt à ce bizarre dénouement de la comédie" [47]. Si l'élément aérien est bien symbolisé par l'aigle de Zarathoustra, le premier cercle est celui du vol manqué, marqué par la pesanteur, par l'esprit de lourdeur.
 
 
Second cercle
 
          "Mais c'est justement parce que nous pouvons envisager cette perspective que nous serons peut-être en état de parer un tel aboutissement à l'avenir" [47]. Cette possible échappatoire, par laquelle se poursuit le texte cité, ouvre le second cercle et la première prophétie de Zarathoustra : l'annonce du Surhomme. Second futur, seconde forme de l'Eternel Retour : le monde du Surhumain, aspect (malheureusement ?) le mieux connu de la pensée nietzschéenne et sur lequel il n'est guère utile de s'étendre ici. Le crible de l'Eternel Retour, séparant les créateurs des hommes qui veulent périr, contribuera à la naissance d'une humanité nouvelle rassemblant en elle ce que l'histoire n'avait connu qu'à l'état de dispersion. "Ce qui est fragment, énigme et cruel hasard, le pouvoir en une chose unique considérer et rassembler" [48]. La proximité du plus grand danger produisant bien plus qu'un sursaut, une véritable métamorphose, la venue au monde de celui qui donnera sens à toute l'aventure humaine. On reconnaîtra là, à côté de bien d'autres, la lecture de Gilles Deleuze centrée sur "l'Eternel Retour sélectif" [49]. Alors que le premier cercle était celui du vol manqué, le second cercle pourrait apparaître comme celui du vol réussi : les "images ascensionnelles" dont a si bien su parler Gaston Bachelard abondent dans les textes évoquant le surhumain. Mais force nous est de dénoncer, à la lumière des textes aujourd'hui à notre disposition, le caractère partiel et partial de cette lecture. Ce futur surhumain est en définitive l'hypothèse à laquelle Nietzsche incline le moins, celle à laquelle s'opposent avec la plus grande vigueur sa négation du progrès et ses certitudes "biologiques", celle que contredit absolument son rejet de toute finalité.
 
          "Quel type prendra un jour la relève de l'humanité ? Mais ce n'est là qu'idéologie de darwiniste. Comme si une espèce avait jamais été remplacée ! Ce qui m'intéresse, c'est le problème de la hiérarchie au sein de l'espèce humaine, au progrès de laquelle, d'une manière générale, je ne crois pas, le problème de la hiérarchie entre types humains qui ont toujours existé et qui existeront toujours."   [50]
 
Tout nous amène à considérer ce texte comme le dernier mot de Nietzsche sur l'avenir de l'homme. Qu'en est-il alors de l'Eternel Retour et de la vision du Surhomme ? Longue et argumentée devrait être notre réponse. Que l'on nous autorise ici à suggérer simplement que chez l'homme, animal symbolique, la force et la faiblesse, le désir de créer et le ressentiment, ne sauraient être hiérarchisés que par le biais d'un mythe dynamique. Le Surhomme est pour les siècles à venir la nouvelle image filtrante, celle qui, dans l'humanité de la mort de Dieu, assumera l'éternelle séparation des forces sans laquelle l'homme est condamné à disparaître. Mais s'il en est bien ainsi, le second cercle ne nous ramène-t-il pas au premier, et donc, en dernier ressort, à la spirale de la décadence ?
 
Troisième cercle
 
          Un troisième cercle nous apparaît alors, qui serait peut-être de nature à réconcilier le Nietzsche des premiers écrits et celui des derniers aphorismes. Un cercle cosmique que le philosophe-poète nous inviterait à rejoindre par-delà les limites d'une humanité éphémère. De 1873 à 1888, enjambant le moment prophétique du Zarathoustra, des textes s'entre-répondent avec une frappante similitude. Le thème de l'étoile congelée près de laquelle, l'espace d'un instant, "les animaux intelligents inventèrent la connaissance (Vérité et mensonge au sens extra-moral) réapparaît dans les aphorismes écrits peu avant l'effondrement
de Nietzsche, par exemple celui-ci :
 
          "Que l'on remette enfin les valeurs humaines gentiment dans leur coin … Nombre d'espèces animales ont déjà disparu ; à supposer que l'homme disparaisse à son tour, rien ne manquerait au monde. Il faut être assez philosophe pour admirer aussi ce néant- (-Nil admirari -)."    [51]
 
Un monde auquel l'homme ne manquerait pas, une éternité cosmique dont nous sommes exclus, n'est-ce pas là le fondement de ce que le philosophe a voulu penser en répétant le thème de l'apocalypse ? Le "oui sacré" répété du Zarathoustra à Ecce Homo, est-il autre chose qu'un "oui" à ce monde auquel l'homme ne saurait manquer ? Une vision de Zarathoustra est malencontreusement absente de presque tous les commentaires de l'ouvrage. Nous voulons parler de la vision évoquée dans le livre II au début du paragraphe intitulé "Du pays de la culture" :
 
          "Trop loin je volais vers l'avenir ; m'assaillit un frisson d'horreur. Et quand autour de moi je regardai, voici que le temps était mon seul contemporain. Lors en arrière j'ai fui, à mon pays je revins - et plus hâtivement toujours ; ainsi je vins chez vous, ô mes contemporains au pays de la culture."   [52]
 
Plus que d'une vision, c'est d'un véritable voyage temporel qu'il s'agit ici, et d'un voyage aérien. Identifié à son aigle, Zarathoustra "vole" vers l'avenir, l'air est devenu son élément, mais il y est cependant maladroit. Emporté par son élan, il vole "trop loin", et l'avenir qu'il découvre est bien le monde sans l'homme. Pour le prophète lui-même, la vision est terrible, insoutenable, et de retour parmi les hommes, il regardera pour la première fois avec tendresse le monde bigarré du nihilisme (tendresse éphémère, il est vrai, qui cédera rapidement la place au grand dégoût des précédentes rencontres). Surmonter le "frisson d'horreur" de cette vision, n'est-ce pas là l'épreuve qu'il doit surmonter ? Et le secret qu'il ne révélera que sous forme d'énigme, ce secret plus profond encore que l'Eternel Retour, qu'est-il sinon l'éternité cosmique avec laquelle il apprendra à se réconcilier en triomphant de ce qu'il reste de ressentiment dans son amour du Surhumain?
           L'évolution de Zarathoustra est manifeste au livre IV de l'ouvrage, quatrième livre que seuls les médiocres interprètes ont trouvé superflu, mais qui ne saurait gêner que ceux qui veulent ramener Nietzsche au darwinisme dont il s'est moqué. Ecoutons encore Zarathoustra, à la fin du premier paragraphe de ce
livre IV, sans doute aussi important que chacun des premiers paragraphes des trois premiers livres :
 
          "Plus loin, plus loin, mon œil ! Oh ! Que de mers alentour, que d'avenirs humains dont point l'aurore ! Et dessus moi - quelle paix aux doigts de rose ! De tout nuage délivré, quel silence !"     [53]
 
Le prophète a surmonté définitivement l'horreur avouée au livre II. Il l'a surmontée en réconciliant l'horizontale d'un possible futur humain avec la verticale d'un silence cosmique qui n'est plus perçu comme tragique, ainsi qu'il l'était chez Pascal, mais comme la plus délicate forme du bonheur. La "formule d'approbation la plus haute qui puisse être atteinte" [54] ne serait donc pas l'Eternel Retour, du moins si nous réservons cette locution aux deux cercles précédemment dessinés, mais l'amour de l'éternité cosmique célébré par Zarathoustra à la fin du livre III [55]. Le troisième cercle nous ferait ainsi pénétrer à l'intérieur d'un amour sacré d'où serait exclue toute nostalgie, au cœur d'une plénitude incommunicable sans doute, mais dont Nietzsche-Zarathoustra nous indique par quel chemin il a su y accéder.
          Cercle de la légèreté, cercle de la danse, le troisième cercle est le dernier nom de l'Apocalypse, mais en même temps l'issue qui nous éloigne définitivement de toutes les fins du monde par lesquelles, de millénaire en millénaire, l'homme laisse éclater sa haine à l'égard du temps cosmique qui le nargue et le détruit.
 
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          Inversant la formule d'Ecce Homo, nous pouvons dire de l'Apocalypse biblique qu'elle est "la formule de rejet la plus extrême qui ait été atteinte". Mais Nietzsche a très tôt compris qu'il serait bien illusoire, au moment où de multiples signes annoncent la fin d'une civilisation deux fois millénaire, de prétendre substituer immédiatement un amour cosmique à la haine du monde. Pour triompher du ressentiment, un détour par la pensée présocratique est le chemin le plus court. Le cycle éternel des éléments, dont les présocratiques ont tracé une fois pour toutes les diverses modalités, exprime mieux que tout autre concept ou image la foi dionysiaque en l'éternité de la vie qui animait la culture hellénique. On ne saurait cependant répéter aujourd'hui l'antique croyance sans tomber dans la parodie. La pensée présocratique est aussi l'origine de la science, les premiers balbutiements d'un savoir qui ne cessera d'étendre sa froide emprise sur la Grèce socratique, sur l'Europe théorique, sur le monde technique. Glacée par sa connaissance, pulvérisée par l'égalitarisme qui n'est que l'autre face de l'optimisme théorique des Socrates que nous sommes devenus, l'humanité semble avancer inexorablement vers une fin qu'elle ne perçoit pas. Anticiper cette fin, parvenir à la vision de la glace finale ou du sable absolu, telle est l'arme inventée par Nietzsche pour prévenir le danger. Au-delà de la glace, au cœur même du désert embrasé, un recommencement est possible, un nouveau cercle peut tracer son premier arc. Simple répétition affaiblie du cercle précé-dent ? Cercle purificateur, rassemblant en son centre les fins dispersées au hasard de notre histoire, et engendrant le Surhumain ? Ou retour éternel de l'identique ? Nietzsche ne choisit pas, laissant ouvertes devant nous les portes du futur qu'il nous appartient d'ouvrir.
 
          Mais sa philosophie n'est assurément pas de celles qui sacrifient leurs adeptes à des lendemains qui chantent. Que le jeu du monde nous offre ou non une nouvelle chance, c'est notre vie présente qu'il convient d'accomplir en nous réconciliant avec ce monde auquel tous nos fils (belle ambiguïté de la langue française) nous relient. Le message fondamental de Zarathoustra n'est ni le Surhomme, ni le Retour Eternel, mais bien l'amour de l'éternité, le "oui sacré" à une éternité cosmique qui n'exclut que celui qui la haït, mais pénètre et métamorphose celui qui l'aime et se laisse aimer par elle. Cet amour cosmique ne nous ramène-t-il pas à la plus antique sagesse, objecteront certains ? Cela n'est pas exclu, à condition d'ajouter aussitôt : antique sagesse retrouvée par un penseur de l'avenir qui a exploré tous les déserts vers lesquels nous cheminons ; antique sagesse proposée à une humanité endormie par un savoir qui lui camoufle l'anéantissement de ses valeurs et lui dérobe la vision de sa propre vacuité ; antique sagesse qu'un savoir historique douteux nous présente derrière nous tandis que, venue du futur le plus éloigné, elle est l'étoile qui guidera, entre la voie suicidaire du grand dégoût et le possible retour des Idoles, tous ceux qui garderont la force de maintenir le cap.
 
         
   
 
 NOTES
 
 
[1] Apocalypse, de Jean, 18.2 et 18.20.
[2] Ecce Homo, chapitre "La naissance de la tragédie", O.C. de Nietzsche, tome    VIII, p. 288, Paris, Gallimard, 1974.
[3] Fragment posthume (automne-hiver 1872) in Le livre du philosophe, I,
§ 125, p. 121, Paris, Aubier, 1969.
[4] Fragment posthume de 1874, in La naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie grecque, p. 39, Paris, Gallimard, 1969.
[5] C'est en 1850 que Clausius affirme, dans sa Théorie mécanique de la chaleur : "L'entropie du monde tend vers un maximum".
[6] Consulter sur ce point l'ensemble du cahier 11 M.III, 1, Eté-automne 1881. Traduction française in  Gai Savoir et F.P. 1881-1882, O.C. de Nietzsche, tome V, Paris, Gallimard, 1967.
[7] F.P. 11 [72] (novembre 1887-mars 1888) O.C. de Nietzsche, tome XIII, Paris, Gallimard, 1976.
[8] Vérité et mensonge au sens extra-moral, O.C. de Nietzsche, tome I, volume 2, p. 277, Paris, Gallimard, 1975. Six ans plus tard, cet aphorisme non publié y fera écho : "Via Appia - enfin tout repose - un jour la terre sera un tombeau flottant dans l'espace." (F.P. 42 [17], O.C. de Nietzsche, tome III, volume 2,
 p. 413, Paris, Gallimard, 1968).
[9] En 1886 dans l'Essai d'autocritique ajouté à La naissance de la tragédie, et en 1888 dans les différents chapitres d'Ecce Homo.
[10] La naissance de la tragédie, chapitre 7.
[11] Ibidem, "Essai d'autocritique", O.C. de Nietzsche, tome I, volume 1, p. 26, Paris, Gallimard, 1977.
[12] Ibidem, § 13, p. 99.
[13] En particulier les douze paragraphes du chapitre intitulé "Le problème de Socrate" qui sont parmi les plus belles pages écrites par Nietzsche.
[14] F.P. 3 [11] (hiver 69-printemps 70), O.C. de Nietzsche, tome I, op. cit.
 p. 201,
[15] F.P. 9 [15], hiver 1880-1881, O.C. de Nietzsche, tome IV, Paris, Gallimard, 1970.
Sur cette étonnante image se rejoignent depuis des siècles des esprits fort différents. En 1802, dans le quatrième tome de ses Posthumes, où l'on trouve une peinture de l'avenir lointain de l'humanité, Restif de la Bretonne fait de son héros, Multipliandre, surhomme parcourant le système solaire, l'astre central du prochain cycle du monde (on pourra se contenter du bon résumé qu'en donne Pierre Versins dans son excellente Encyclopédie de l'Utopie et de la science-fiction, p. 208 et p. 740-749, Lausanne, L'Age d'Homme, 1972).
     La métaphore nietzschéenne était réalité dans l'anticipation de l'écrivain français. Elle deviendra image cinématographique grâce au génie de Stanley Kubrick, dont le remarquable 2001 : A Space Odyssei (1968), adapté d'une nouvelle de Arthur C. Clarke (The Sentinel), s'achève sur l'énigmatique vision d'un "fœtus astral", astre enfant lancé dans l'univers infini, promesse d'un nouveau cycle (cette image a fait couler beaucoup d'encre, un livre entier lui a même été consacré !). Ni Clarke, auteur du scénario, ni Kubrick ne connaissaient le fragment de Nietzsche ici cité. Mais les références à Nietzsche ne manquent pas dans ce film illustré musicalement par l'œuvre de Richard Strauss Ainsi parlait Zarathoustra. Le fragment que nous venons de citer est peut-être de nature à nous faire percevoir 2001 comme un film plus authentiquement nietzschéen que Clarke et Kubrick ne l'ont eux-mêmes voulu.
[16]   F.P. 11 [411], § 4 (novembre 1887-mars 1888), O.C. de Nietzsche, tome XIII, op. cit. p. 363.
[17] Cette lucidité apparaît par exemple dans ces quelques lignes :
        "Quand Socrate est condamné à mort parce qu'il énonce le principe auquel il faut bien désormais en arriver, il y a là justice supérieure selon laquelle le peuple athénien condamne son ennemi absolu, mais en outre ceci, si hautement tragique : les Athéniens durent apprendre que ce qu'ils condamnaient en Socrate s'était déjà solidement enraciné en eux, et que, ou bien ils étaient coupables au même degré, ou bien ils devaient être également acquittés. Dans ce sentiment, ils ont condamné les accusateurs de Socrate et ont déclaré celui-ci innocent. A Athènes se développe dès lors le principe supérieur qui ruina toujours de plus en plus l'existence substantielle de l'Etat athénien." (Leçons sur la philosophie de l'histoire, Paris, Vrin, 1946).
Parmi les interprètes de Hegel, Jacques d'Hondt est, selon nous, celui qui a le plus honnêtement rendu compte de cette face pré-nietzschéenne souvent occultée de la pensée hégélienne. On se reportera en particulier aux pages 163-173 de son ouvrage Hegel philosophe de l'histoire vivante (Paris, P.U.F., 1966).
[18] Ecce Homo, chapitre "Humain trop humain", § 1, op. cit. p. 297.
[19] F.P. 6 [163] (automne 1880), O.C. de Nietzsche, tome IV, op. cit. p. 517.
[20] F.P. 3 [98] (printemps 1880), ibid. p. 356.
[21] F.P. 10 [D 60] (début 1881), Ibid. p. 703.
[22] Ainsi parlait Zarathoustra, prologue, § 5. Cette annonce du "dernier homme" est assurément l'un des textes en lesquels la puissance visionnaire de Nietzsche atteint son point culminant.
[23] On aura bien entendu reconnu ici quelques-uns des chapitres les plus connus du Zarathoustra : "Des contempteurs du corps" (livre I), "Des mouches de la place publique" (livre I), "Des tarentules" (livre II), ce dernier étant peut-être de tous les écrits nietzschéens celui où le ressentiment est démasqué avec le plus de finesse.
[24] Ainsi parlait Zarathoustra, livre IV, "Parmi les filles du désert", O.C. de Nietzsche, tome VI, p. 327 et 330, Paris, Gallimard, 1971.
[25] Par-delà Bien et Mal, § 203, p. 117, O.C. de Nietzsche, tome VII, Paris, Gallimard, 1971.
[26] Ecce Homo, chapitre "Pourquoi je suis un destin", § 1, op. cit. p. 333.
[27] La naissance de la tragédie, § 13.
[28] Ibid., § 11.
[29] Aurore, § 429, O.C. de Nietzsche, tome IV, p. 233-234, Paris, Gallimard,
        1970.
[30] Considérations Inactuelles, IV, Richard Wagner à Bayreuth : "Et s'il est vrai que l'humanité doive un jour périr tout entière - qui pourrait en douter - sa tâche suprême, pour tout l'avenir, doit être de se fondre en une telle unité, en une telle communauté, qu'elle se porte tout entière à la rencontre de sa fin, dans un état d'âme tragique." (Paris, Aubier-Montaigne, 1966, p. 207).
[31] Ainsi parlait Zarathoustra, "De l'arbre sur la montagne", op. cit. p. 55.
[32] Dithyrambes de Dionysos, O.C. de Nietzsche, tome VIII, vol. 2, Paris, Gallimard, 1975. Egalement cité dans les fragments posthumes, O.C. de Nietzsche, tome XIV, F.P. 20 [60], p. 305, Paris, Gallimard, 1977.
[33] Ibid., p. 179. On trouvera d'autres variantes de cette conjonction du feu et de la glace p. 57 ("Lamentation d'Ariane"), p. 115, et passim.
[34] Humain, trop humain et fragments posthumes 1876-1878, F.P. 22 [94] (printemps - été 1877), O.C. de Nietzsche, tome III, volume 1, p. 421, Paris, Gallimard, 1968.
[35] Dithyrambes de Dionysos, op. cit. p. 137.
[36] Apocalypse, de Jean, 8.7 : "Le premier fit sonner sa trompette : grêle et feu mêlés de sang tombèrent sur la terre ; le tiers de la terre flamba, le tiers des arbres flamba, et toute végétation verdoyante flamba."
[37] L'Antéchrist, avant-propos, O.C. de Nietzsche, tome VIII, p. 161, Paris, Gallimard, 1974. On remarquera quelques lignes plus loin que Nietzsche, envisageant l'échec du périple hyperboréen, revient à l'alternative : "Plutôt vivre dans les glaces que parmi les vertus modernes, et autres vents du sud."
[38] Ainsi parlait Zarathoustra, livre III, "De la rapetissante vertu", op. cit.
        p. 192-193.
[39] Ibid., livre III, "De passer outre", p. 199.
[40] A rapprocher de l'Apocalypse de Jean, 9.7 : "En ces jours-là, les hommes chercheront la mort et ne la trouveront pas. Ils souhaiteront mourir et la mort les fuira."
[41] F.P. 11 [150] (automne 87 - mars 88), O.C. de Nietzsche, volume XIII, op. cit. p. 262-263.
[42] Innombrables sont les éléments de l'Apocalypse de Jean intégrés par Nietzsche dans son Zarathoustra, ce qui explique en partie la réticence de certains admirateurs de Nietzsche vis à vis de cet ouvrage parfois même catalogué de "peu nietzschéen". Pour un inventaire soigné, on se reportera au livre d'Eric Blondel, Nietzsche : le cinquième Evangile ?, Paris, Les Bergers et les Mages, 1980.
[43] L'astrologue de service nous rappellera peut-être que Nietzsche, natif de la Balance, signe d'Air, ne peut qu'être à l'aise dans cet élément.
[44] Ainsi parlait Zarathoustra, livre III, "Le convalescent", op. cit. p. 237.
[45] Gai Savoir, livre IV, § 285, op. cit. p. 183.
[46] Humain, trop humain, § 251, op. cit. p. 285.
[47] Ibid., § 247, p. 173.
[48] Ainsi parlait Zarathoustra, livre II, "De la Rédemption", op. cit. p. 160.
[49] Nietzsche et la philosophie, de Gilles Deleuze, Paris, P.U.F., 1967. En particulier dans le chapitre II ("Actif et réactif"), les paragraphes 14 et 15, et dans le chapitre V ("Le Surhomme : contre la dialectique"), les paragraphes 9, 12 et 13.
[50] F.P. 15 [119] (début 1888 - début janvier 1889), O.C. de Nietzsche, tome XIV, p. 233, Paris, Gallimard, 1977.
[51] F.P. 11 [103] (automne 87 - mars 88), O.C. de Nietzsche, tome XIII, op.              cit. p. 245.
On lira des textes très voisins dans le tome XIV des O.C., F.P. 16 [25], op. cit.
 p. 241, dans Wagner à Bayreuth, Considérations Inactuelles, op. cit. p. 207, dans Aurore, § 49, op. cit. p. 49, et F.P. 6 [59], p. 488.
[52] Ainsi parlait Zarathoustra, livre II, "Du pays de la culture", op. cit. p. 139.
[53] Ibid., livre IV, "Le sacrifice du miel", p. 260.
[54] Ecce Homo, chapitre "Ainsi parlait Zarathoustra", op. cit. p. 306.
[55] Ainsi parlait Zarathoustra, livre III, "Les sept sceaux", op. cit. p. 250-253.