| XXXI - Professionnels de la Haine, la haine de la patrie |
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Karl Marx : « Les prolétaires n’ont pas de patrie »
L’affaire Jeanson
«Francis Jeanson, éditeur au Seuil, collaborateur d’Esprit et des Lettres Françaises, est entré dans la clandestinité en 1957. Depuis cette date, il a constitué une filière qui édite le bulletin Vérités pour, « centrale de l’information sur le fascisme et l’Algérie ». Anciens communistes ou chrétiens de gauche, les complices de Jeanson collectent des fonds pour la révolution algérienne, placent l’argent à l’étranger, fournissent des renseignements au F.L.N., lui procurent une aide humaine et matérielle.
Alors que l’armée française est en guerre, une telle activité s’apparente à une trahison.
En février 1960, son réseau intercepté par la police, Jeanson se réfugie en Suisse. Le 11 août suivant, en Tunisie, deux militants français sont exécutés par le F.L.N. Dans une interview au quotidien communiste italien L’Unita, Jeanson se dit « porté à admirer que les tribunaux algériens n’aient encore condamné, pour crimes de guerre, que ces deux soldats français ».
Le 5 septembre 1960, devant le Tribunal permanent des forces armées, s’ouvre le procès des « porteurs de valises » du F.L.N. La formule est de Sartre, qui, du Brésil, leur envoie une lettre de solidarité. Pierre Vidal-Naquet témoigne : « Je me suis beaucoup penché sur le problème des tortures. Il s’agissait bel et bien d’un système, d’un univers concentrationnaire comme celui dans lequel j’avais perdu mes parents ». En 1960, l’armée française était donc constituée de nazis ? Trente ans plus tard, l’historien rectifiera : « Je regrette la comparaison entre l’Algérie et la disparition dans les chambres à gaz. Pour le reste, j’ai eu totalement raison ».
Francis Jeanson écopera de dix ans de prison par contumace.
Pendant le procès, Le Monde (6 septembre 1960) révèle l’existence d’un manifeste revendiquant « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Le texte a été publié dans un bulletin pro-F.L.N., Vérité-Liberté, qui est saisi et dont le directeur est inculpé de provocation de militaires à la désobéissance. Circulant sous le manteau, le contenu de cette déclaration est dévoilée peu après : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien ; nous respections et jugeons justifiée la conduite des Français qui estime de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français ; la cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ».
L’appel est signé de 121 noms, parmi lesquels Simone de Beauvoir, André Breton, Marguerite Duras, Claude Lanzmann, Jérôme Lindon, André Mandouze, Théodore Monod, Alain Resnais, Alain Robbe-Grillet, Claude Roy, Françoise Sagan, Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre, Claude Sautet, Simone Signoret, François Truffaut, Vercors, Pierre Vidal-Naquet.
Approuver le refus de servir dans l’armée et soutenir le F.L.N., de la part de Français, c’est justifier le meurtre d’autres Français. La passion idéologique, avec le manifeste des 121, arbore un air de guerre civile.
Dans les études consacrées à l’histoire des intellectuels, l’ « appel des 121 » est érigé au rang de mythe. En octobre 1960 , la réplique lui est néanmoins donnée par une pétition bénéficiant de soutiens bien plus nombreux : Le Manifeste des intellectuels français. Un plaidoyer pour le maintien des trois départements français d’Afrique du Nord : « C’est une imposture de dire ou d’écrire que la France combat le peuple algérien dressé pour son indépendance. La guerre en Algérie est une lutte imposée à la France par une minorité de rebelles fanatiques, terroristes et racistes, armés et soutenus financièrement par l’étranger ». Paru dans Le Figaro et Le Monde (7 octobre 1960), ce manifeste recueille 300 signatures : le maréchal Juin, Marie-Madeleine Fourcade, Pierre de Bénouville, le colonel Rémy, Pierre Nord, Daniel Halévy, André François-Poncet, Henry Bordeaux, Roland Dorgelès, Pierre Gaxotte, Henry Massis, Henry de Monfreid, Roland Mousnier, Jacques Perret, François Bluche, Pierre Chaunu, Raoul Girardet, Gabriel Marcel, Jules Romains, Jean Dutourd, Thierry Maulnier, Jules Monnerot, Michel de Saint Pierre, Louis Pauwels, Antoine Blondin, Michel Déon, Roger Nimier, Jacques Laurent, Laurent Laudenbach, Pierre Boutang.
Cette liste regroupe des hommes ayant joué un rôle de premier plan dans la libération de la France, et des écrivains, des historiens, des universitaires et des journalistes. Eux aussi font fonctionner leur intelligence. Eux aussi ont une conscience morale. Eux aussi sont cultivés. Eux aussi ont écrit des livres. Eux aussi ont du talent. Eux aussi sont célèbres. Mais, quand il est question de l’Algérie, ces hommes n’ont pas droit au statut d’intellectuel : leur engagement est méprisé, ou passé sous silence ».
Jean SEVILLIA, Le terrorisme intellectuel, p. 44-47
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