| XXVI - Tchécoslovaquie 1968 |
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Les communistes français ont-ils eu les yeux enfin ouverts par les événements d’août 1968 ? Non, répond trente ans plus tard l’historien Marc Lazar dans le journal « L’Humanité », répondant aux questions de Jean-Paul Monferran le 21 août 1998.
Prague 1968, Marc Lazar : « Un état de choc, mais pas de réelle critique de l’URSS »
Historien, professeur à l’université de Nanterre et à l’Institut d’études politiques de Paris, Marc Lazar est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont une « Histoire du Parti communiste français », publié aux Presses universitaires de France en 1995.
Pensez-vous que l’intervention militaire à Prague a été, comme il est beaucoup dit aujourd’hui, l’acte signant la fin de l’Union soviétique elle-même ?
Il est difficile de répondre de manière tranchée. On peut dater aussi bien de 1956 le début de la fin de l’URSS, dans la mesure où l’intervention à Budapest a fortement ébranlé la croyance dans le mythe soviétique, en particulier parmi les intellectuels au sein du Parti communiste français. En fait l’écrasement du Printemps de Prague me semble être une étape supplémentaire de la défiance envers l’Union soviétique d’une partie de l’opinion de gauche et à l’intérieur de certains pays communistes, en tout cas dans quelques fractions très limitées du Parti communiste français. Je suis frappé par le fait que, finalement, la Tchécoslovaquie en 1968 a provoqué relativement peu de dissensions et de débats au sein du PCF, à l’exception du petit nombre d’intellectuels qui donneront naissance à la revue « Politique aujourd’hui »…
Il y a aussi « Les Lettres françaises »
C’est vrai, « Les Lettres françaises » constituent une singularité dans le cas du Parti communiste français, à cause du rôle particulier de Louis Aragon et de Pierre Daix. Cela vaut d’autant plus d’être relevé que, dans les années qui vont suivre l’intervention soviétique, celles dites de la « normalisation », l’hebdomadaire (jusqu’à sa suppression qui prend l’allure d’une sanction politique) continuera à s’intéresser d’assez près à la situation de la Tchécoslovaquie : je pense notamment au fameux article d’Aragon titré « le Biafra de l’esprit » à un moment où le PCF, en tant que direction de parti, a tendance à occulter ce qui se passe dans ce pays, et que le reste de la gauche, d’ailleurs, approuve ce choix-là. N’oublions pas que ces années sont celles de la politique de rapprochement entre PCF et PS, qui se fera, d’une certaine façon, aux dépens de ce qui se déroule en Tchécoslovaquie.
Comment expliquez-vous cette situation ?
On touche là à quelque chose de profond en France, comme dans d’autres pays ouest-européens, qui tient aux priorités d’une certaine gauche : dans le combat contre la droite, contre le capitalisme, l’Union soviétique, malgré ses défauts, malgré les critiques qu’on pouvait éventuellement formuler contre elle, restait fondamentalement à la fois un allié et un pays supérieur aux autres. Prenez le cas du Parti communiste italien, qui a adopté une position légèrement plus ferme sur l’intervention en Tchécoslovaquie que celle prise par le Parti communiste français ; dans les années soixante-dix, il y a encore des déclarations d’Enrico Berlinguer mettant en exergue la supériorité économique, sociale et même morale de l’Union soviétique par rapport aux pays capitalistes…
S’agissant du PCF, il y a tout de même eu des débats en 1968 …
Oui, mais pas de débats approfondis. Les documents désormais accessibles aux chercheurs, notamment les comptes rendus des réunions de la direction ou le dossier Waldeck Rochet, font apparaître qu’une partie du Bureau politique autour de son secrétaire général approuve dans certaines limites le Printemps de Prague et est en état de choc au moment de l’intervention soviétique. Mais si je parle de débat limité, c’est parce qu’au-delà de l’atténuation par le Comité central de l’expression employée par le Bureau politique le 21 août 1968, on passe de « réprobation » à « désapprobation », ce sera ensuite le silence sur ce qui se passe en Tchécoslovaquie. On pourrait parler d’une occasion perdue par le Parti communiste français, mais ce n’est même pas de cela qu’il s’agit : tout simplement, la direction n’était pas en mesure de saisir cette opportunité pour engager une réelle critique de l’Union soviétique et de ce qui se passait en Tchécoslovaquie ou ailleurs, à l’Est…
Trente années semblent le délai qui a souvent été nécessaire aux communistes pour reconnaître les réalités de l’histoire.
Peut-être faudra-t-il attendre 2019 pour que la bonne interprétation de la chute du Mur de Berlin, c’est-à-dire la fin d’un système monstrueusement attentatoire aux droits de l’homme, soit enfin admise par les communistes français ?
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