« Ainsi Héraclite l'Obscur compare l'énergie qui crée le cosmos à un enfant qui rassemble des pierres en jouant, édifie des tas de sable et les éparpille »

Nietzsche, citation du jour publiée le 19 mai -  
XVII - Hommage aux hommes lucides qui ont su résister au térrorisme intellectuel ; Bergeron & Furet

1987, Francis BERGERON - Le Goulag avant le Goulag
 
 
« Le communisme c’est la mise en commun …. Tes troupeaux, tes biens, …. Ils sont à moi comme à toi ».
 
 
1995, François FURET : Le passé d’une illusion
 
Le destin de l’idée communiste depuis 1917 est qu’elle a été prise entre son universalité abstraite et son incarnation dans l’histoire. Le cours de la révolution bolchevique n’a cessé d’être malheureux ou tragique. Pourtant la promesse de l’Octobre russe a traversé le siècle pavillon haut. De Lénine à Gorbatchev, l’histoire n’a pas éteint la flamme de l’utopie. Au contraire, elle l’a nourrie.
 
Cette relation imaginaire des hommes du XXe siècle avec l’idée communiste forme le sujet de ce livre. Elle s’étend très au-delà des régimes de type soviétique, et elle a d’ailleurs vécu plus longtemps à l’ouest qu’à l’est de l’Europe. Le secret de son rayonnement tient à ce qu’elle prolonge la tradition révolutionnaire de l’Occident ; à peine vainqueur, le bolchevisme s’est installé dans l’héritage jacobin, et a repris à son compte le projet de régénérer l’humanité par les effets cumulés de l’action et de la science.
 
Mais le mythe soviétique n’eût pas duré tout le siècle sans les relais que les circonstances ont offerts à son mensonge. Né de la Première Guerre mondiale, il donne un de ses visages au nihilisme d’époque. Il capitalise les injustices du traité de Versailles. Il s’enrichit du spectacle de la Grande Dépression. Il prospère dans l’antifascisme. Il atteint son zénith à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Même la déstalinisation étend son influence au moment où elle en marque pourtant le déclin. Le communisme disparaîtra avant d’avoir épuisé les espérances de ses partisans. L’Occident fera cortége autour de son convoi.
 
Historien de réputation internationale, connu pour ses ouvrages sur la Révolution française, François Furet a dirigé l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il est professeur à l’université de Chicago et président de la fondation Saint-Simon. Son livre constitue la première grande synthèse historique sur le communisme au XXe siècle.
 
1997, Le livre noir du communisme
 
Pourtant, face à cette réalité, le même leitmotiv revient toujours. Le communisme, s’il a échoué çà et là, veut le bonheur de tous : il est universaliste. Tandis que le nazisme, qui supprime les êtres décrétés inférieurs, est fondé sur l’exclusion. Lors de la sortie du Livre noir , cet argument est brandi contre Stéphane Courtois : « Le communisme se veut d’abord une doctrine de libération de la majorité des humains, quand le nazisme est une doctrine raciste qui rejette dans les ténèbres, la majorité des hommes » (Jean-Louis Margolin, le Monde, 31 octobre 1997) ; « Dire communisme égale nazisme, c’est oublier –quels que soient les avatars, les erreurs, les tragédies- que l’URSS n’a jamais organisé l’exclusion d’un groupe humain de la loi commune » (Madeleine Rebérioux, le Journal du Dimanche, 2 novembre 1997) ; « A l’origine du nazisme, il y a la haine des hommes. A l’origine du communisme, il y a l’amour des hommes » (Roland Leroy, « Bouillon de culture, 7 novembre 1997).
Confrontées aux faits, ces objections ne valent rien. Le bolchevisme postule l’élimination de la bourgeoisie. Or la dialectique marxiste étend cette classe à l’infini : fonctionnaire, officier ou artiste, mais encore ouvrier ou paysans, tout opposant peut être qualifié de bourgeois. « Staline, écrit François Furet, exterminera des millions d’hommes au nom de la lutte contre la bourgeoisie, Hitler des millions de juifs au nom de la pureté de la race. » Parler de l’universalisme du communisme est une escroquerie : il fut dès l’origine, sous la houlette de Lénine, puis sous le joug de Staline, une doctrine d’exclusion. Et ce sans même évoquer les crimes commis hors de l’Empire soviétique. Mao ou Pol Pot ont-ils massacré quelques millions de leurs compatriotes au nom de « l’amour des hommes » ?
 
Raymond Aron, en 1965, distinguait une « différence essentielle » entre communisme et nazisme. En 1983, dan ses Mémoires, il revient sur cette distinction : « L’argument que j’employai plus d’une fois pour différencier le messianisme de la classe de celui de la race ne m’impressionne plus guère. L’apparent universalisme du premier est devenu, en dernière analyse, un trompe-l’œil. »
Entre le nombre de morts, il n’y a pas à établir de balance : quand les victimes se comptent par millions, savoir qui a tué le plus ou le moins est obscène. Mais le fait est là : les deux systèmes sont également criminels.
 
Jean SEVILLIA, le terrorisme intellectuel, p 200-201