« Ainsi Héraclite l'Obscur compare l'énergie qui crée le cosmos à un enfant qui rassemble des pierres en jouant, édifie des tas de sable et les éparpille »

Nietzsche, citation du jour publiée le 19 mai -  
XVI - Hommage aux hommes lucides qui ont su résister au térrorisme intellectuel : Soljenitsyne, ...

1973, Soljenitsyne

En France, depuis le procès Kravchenko, de nombreux ouvrages ont dénoncé les camps soviétiques. Les dissidents ont été traduits : outre Soljenitsyne, Anatoli Martchenko (Mon témoignage, 1970), Vladimir Boukovsky (Une nouvelle maladie mentale en URSS, l'opposition, 1971).

D'autres seront publiés après l'Archipel : notamment Edouard Kouznetsov (Le journal d'un condamné à mort, 1974) et Varlam Chalamov (Récits de la Kolyma, 1980). Mais sur le cauchemar enduré par le peuple russe, Soljenitsyne apporte une somme inégalée ou la véracité des faits le dispute à la profondeur de l'analyse. A ceux qui refusaient de regarder la réalité, ce géant ouvre les yeux.

Pour autant, l'Archipel du goulag est-il salué à sa mesure ? Pas même. C'est que ce livre heurte l'ordre établi. En 1968, le printemps de Prague a été réprimé avec le concours du Pacte de Varsovie. En 1970 après les émeutes ouvrières de Gdansk, l'état d'urgence a été proclamé en Pologne. Malgré cela, détente oblige, l'occident entretient les meilleurs rapports avec l'URSS. Et conclut avec elle de fructueux contrats. Les dissidents sont respectés mais ils gênent.

A gauche, les communistes sacralisent l'Union Soviétique. Or, les socialistes fondent leur nouvelle stratégie sur l'unité d'action avec le "parti de la classe ouvrière".

En 1972, François Mitterand et Georges Marchais ont signé un programme commun de gouvernement. Aux législatives de mars 1973, l'écart s'est resséré avec la droite. On sait le Président Pompidou malade : une élection anticipée est prévisible. Sous peine de nuire à l'ensemble de la gauche, rien ne doit ternir l'image du communisme. Aux yeux des socialistes, l'anti-communisme reste une maladie honteuse et l'antisoviétisme un réflexe réactionnaire.

Les compagnons de route ne sont pas morts. Consacrant un article à Soljenitsyne et Sakharov, Témoignage chrétien (20 décembre 1973) ouvre le ban : "Qu'ils soient libres de protéger toutes les sottises réactionnaires qu'ils voudront, c'est notre voeu, au nom de la tolérance mais de grâce, ne crions pas, à gauche, avec la meute des anticommunistes de tous poils qu'en eux résident générosité, noblesse et vérité".

Pour l'Humanité (17 janvier 1974), la publication de l'Archipel du goulag entre dans le cadre d'une campagne antisoviétique contre la détente destinée à détourner l'attention de la crise qui sévit dans les pays capitalistes. Mot pour mot, c'est un argument qui a été brandi en 1949 contre Kravchenko. Le 20 janvier à la télévision, Marchais concède que dans une France dirigée par les communistes, Soljenitsyne serait autorisé à être édité. "S'il trouvait un éditeur" précise-t'il.

Quand Le Nouvel Observateur fait paraître un article favorable à l'écrivain, le quotidien communiste contre-attaque : Le 28 janvier, L'Humanité accuse l'hebdomadaire d'enrayer "le progrès irrésistible de l'union de la gauche". Dans l'Unité, organe du Parti socialiste, François Mitterand défend Jean Daniel mais insiste : "Le plus important n'est pas ce que dit Solkenitsyne mais qu'il puisse le dire" (8 février 1974), Le "plus important", ce n'est pas le goulag, c'est l'union de la gauche.


Jean Sévillia, Le terrorisme intellectuel, p. 100-102

 

1976, Simon Leys

En 1974, dans Ombres Chinoises, Simon Leys livre un tableau grinçant des "commis voyageurs du maoïsme", ralliant le théâtre d'ombres mis en scène pour eux par les autorités maoïstes. Mais la voie de cet éminent sinologue est noyée dans le concert d'éloges qui ne cesse de retenir sur le régime de Pékin.

La Chine réelle, c'est une société transformée en fourmilière encadrée par le parti, l'armée et la police. Tout rebelle étant promptement exécuté ou expédié au Laogaï, le goulag chinois.

Corse de mère chinoise, Jean Pasqualini a passé sept années dans les prisons de Mao. En 1975, dans un document qui glace le sang, il a beau décrire cet univers concentrationnaire, les rêveurs occidentaux revinnent de Pékin avec des clichés idylliques : leur Chine est imaginaire.


1976, Jean François Revel : La tentation totalitaire

"Le PCI a admis s'être trompé, avoir été complices de crimes. Dans les partis, je ne vois que les Italiens à l'avoir dit."