| XII - Hommage aux hommes lucides qui ont su résister au térrorisme intellectuel : Joseph Douillet |
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1925, Joseph DOUILLET
Mais cinquante ans avant Boukovsky, cinquante ans avant Soljenitsyne, un témoin privilégié s’était efforcé d’ouvrir les yeux de ses contemporains. Ce témoin s’appelle Joseph Douillet. C’est un ancien consul belge en Russie. Il a vécu trente-cinq ans dans le pays, de 1891 à 1926.
L’ancien diplomate avait une connaissance approfondie de la Russie d’avant la Révolution. D’où une grande sévérité a l’égard de l’URSS d’après, car lui pouvait comparer. Il possédait impeccablement la langue russe ; et des dernières années sur le sol soviétique, il les passa en tant que fondé de pouvoir, pour le Sud Est de l’URSS, du haut-commissaire de la Société des Nations, le professeur Nansen. A ce titre, il fut l’un des seuls occidentaux à pouvoir circuler librement dans presque tout le pays. En 1925, toutefois, il avait été arrêté, puis expulsé d’URSS après neuf mois d’emprisonnement.
Trente-cinq années passées dans la Russie d’avant et d’après la Révolution, la possibilité de voir ce que l’on cache généralement aux étrangers, et, pour finir, l’expérience du Goulag : c’est dire si le témoignage de Joseph Douillet, publié sous le tire Moscou sans voiles en 1928 aux éditions Spes constitue pour l’époque un document de première importance.
L’ancien consul belge détruit tout d’abord les clichés sur le «Paradis rouge », en montrant l’envers et l’endroit de ce qu’on fait voir aux étrangers en Russie soviétique. Il entend ainsi répondre au fameux « rapport officiel de la délégation des Trade-Unions en Russie et au Caucase » (librairie de l’Humanité, 1925) qui relate le circuit organisé d’une délégation de syndicalistes britanniques « promenés » à travers le pays à la fin de l’année 1924. La délégation publia en 1925, un rapport favorable à ce qu’elle avait vu, ou plus exactement ce qu’elle avait cru voir. Ce rapport, traduit en plusieurs langues, fit beaucoup pour la propagation du communisme en Europe de l’Ouest.
Joseph Douillet a été le témoin des préparatifs d’accueil de cette délégation et de l’organisation de son périple, avec parfois des « loupés » comme celui-ci : « L’horaire prévoyait un arrêt de cinq minutes (dans la gare de « Douban »). Le train des délégués y stationna en fait plus d’une heure. Je ne sais comment on expliqua le retard aux délégués, mais les paysans du village voisin, situé non loin de la gare, connurent bien vite la cause mystérieuse de ce retard : on les mobilisa subitement avec leurs chevaux et leurs chariots, on leur ordonna de transporter en toute hâte d’importantes provisions de paille dans l’usine qui se trouvait en aval du chemin de fer et qui, depuis quelques années, ne fonctionnait plus. Lorsque cette paille fut arrivée à destination, on l’engouffra dans les fours de l’usine et bientôt de gros nuages de fumée noire émergèrent des cheminées, créant ainsi l’illusion d’une fabrique en pleine activité, symbole vivant de la jeune industrie soviétique. C’est à ce moment seulement que le train de la délégation reprit sa marche »… Plus tard, j’ai su les causes de cette bévue. Le Soviet local s’était mépris sur les dates : on attendait la délégation anglaise vingt-quatre heures après seulement et cette erreur avait retardé la préparation de la mise en scène ».
L’anecdote semble sortie tout droit d’une bande dessinée. Elle figure d’ailleurs dans l’album d’Hergé, Tintin au pays des Soviets, qui a été très largement inspiré par le livre de Joseph Douillet.
L’ancien diplomate belge cite plusieurs autres exemples de ces trucages grossiers qui firent pourtant, à l’époque, leur impression sur les délégations naïves ne demandant, il est vrai, qu’à être convaincues que le paradis était désormais sur terre : la visite des ateliers de l’ancienne Compagnie des chemins de fer de Wladicaucase à Rostov-sur-le-Don, ou celle de l’immeuble des Unions Interprofessionnelles de la même ville donnèrent également lieu à de grotesques mises en scènes.
Les idiots utiles déferlaient en rangs serrés au pays de Caucagne du socialise réalisé, tandis que dans les coulisses un peuple à l’état d’esclavage actionnait les mécanismes !.
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