| XI - Hommage aux hommes lucides qui ont su résister au térrorisme intellectuel : Henri Béraud |
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1925, Henri BERAUD
Choses vues à Moscou
Henry Béraud effectua son reportage à Moscou en 1925. Une année particulière dans l’histoire de l’URSS, après le désastre de trois années de guerre civile, particulièrement sanglantes et exterminatrices, la Russie rouge touche le fond de la misère, de la souffrance et de la déchéance. En désespoir de cause, comme l’on fait du goutte-à-goutte à un moribond, le responsable de tous ses maux, Vladimir Illich Oulianov, dit Lénine ne décréta une nouvelle politique économique (la NEP). Revenant un peu sur ses pas, le régime bolchevique amorça, (contraint et forcé) un rétablissement (partiel) du capitalisme. Par exemple, la dénationalisation du commerce extérieur et des petites entreprises. Cette bouffée d’oxygène qui profita surtout aux agioteurs et aux affairistes véreux, redonna néanmoins un peu de souffle et de couleur à ce pays exsangue. Déjà, une nouvelle bourgeoisie (les nepmans) naissait. Huit ans plus tard Staline mit fin à cette expérience, l’étouffant sous un nouvel accès de terreur. Retour à l’orthodoxie marxiste ! Mais en 1925, quand Béraud débarque à Moscou sous les effets roboratifs d’un succédané du capitalisme, la Russie est en train de se ranimer un peu. La corruption aidant, on pouvait croire dans une période équivalente du Directoire, quand le flux révolutionnaire décroît au s’assagit. Malgré cette perspective trompeuse, Henri Béraud sut voir l’essentiel et saisir derrière les mises en scène du régime et sa propagande obsédante, au cours d’un séjour de quelques semaines seulement, toute l’atroce réalité.
En 1925, dans Moscou la sainte et la fangeuse, dans ses rues enfiévrées « ou persiste une odeur d’urine et d’encens » et ou se traîne la vraie foule russe, « patiente, mystique et pouilleuse, la même qui marmotte ses patenôtres devant les images dorées et les cierges au feu jaune », comment vit-on ?
« Assez bien lorsqu’on a beaucoup d’argent : fort mal lorsqu’on en a peu : et lorsqu’on en a point, on crève. Tous les vieux sont crevés, et tous les bourgeois crèveront, car on leur refuse et le droit de travailler et la permission de quitter la Russie ». Les survivants de l’ancienne élite, miraculeusement échappés à une extermination systématique, meurent à petit feu, dans la gêne et l’humiliation.
« On voit de pauvres vieux, d’anciens bourgeois, liquider les derniers restes de leurs splendeurs. Un sexagénaire à tête de général propose aux chalands une pipe en écume (…) cette marchande de cigarettes, chétive, souriante, un peu hébétée sous son fichu, c’est une princesse G… Ce mendiant droit et ferme, au regard fixe, qui tient dans sa main ouverte contre son corps pour ne point dire qu’il l’a tendue, possédait les plus beaux chevaux de l’empire… ».
Un pays infernal
« J’ai retrouvé là-bas un Russe qui vécut longtemps chez nous en Italie. C’est un homme de haute culture, de goût et d’esprit occidentaux, l’âme la plus sensible, le cœur le plus ouvert à la bonté. Il végète dans un affreux galetas, ou je le découvris. Il vit ma surprise douloureuse : « Inferno ! me dit-il en souriant. Mais ses yeux regardaient au loin. Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
Mais ce ne sont pas ces choses-là que l’on montre aux bons pèlerins invités du parti, par exemple délégations d’instituteurs rouges, qui viennent naïvement de leurs sections lointaines, portant des jumelles et des manuels du parti. Henri Béraud note avec ironie : « il y a chez les dirigeants de l’Union des soviets, une sorte d’esprit cinématographique. Ils sont partisans de la vision brève, des images superposées et du gros plan. Nulle puissance au monde ne les égale pour truquer le décor. Au service des invités, ils mettent des autocars, dont le parcours, admirablement réglé, ne côtoie que les façades de cette Los Angeles sociale. Quant à l’envers, on fait de son mieux pour le cacher aux regards indiscrets ».
« A Moscou le rire est mort et le silence est roi ». En 1925, comme aux pires jours de 1918, on se tait. On se méfie des murs. « L’obsession du microphone serre toutes les mâchoires russes ». Mais ce régime ne se contente pas d’espionner à l’aide de micros clandestins et de téléphones sur tables d’écoute. Il transforme aussi chacun de ses « sujets » en délateur.
« Méfiez-vous de ce portier, le seul dans l’hôtel qui ne parle pas un traître mot de notre langue. C’est peut-être lui qui l’entend le mieux. Attention à ce vieux cocher. Avec sa barbe en herbe foulée, sa casquette de travers, sa crasseuse paddiovka, son échine ronde de vieil alcoolique, son mégot, il conduira sans broncher les deux français bavards, et ce qu’il entendra ne sera pas perdu ».
« Prenez garde au flâneur qui se plante à vos côtés devant un étalage. Au restaurant, ce lecteur de la Pravda, au concert, ce mélomane qui bat la mesure avec son pied et chantonne les airs… Ne vous confiez pas sans réflexion à cet interprète obséquieux et chenu. Il est de tous les policiers de l’URSS, le plus mortifiant, car il est celui qui vous surveille a vos frais ».
Silence … on tue
Au passage, Henri Béraud donne quelques chiffres officiels concernant l’affreuse statistique des fusillades opérées par les révolutionnaires.
« 28 évêques, 1219 prêtres, 6000 instituteurs, 9000 médecins, 54000 officiers, 260000 soldats, 70000 policiers, 12950 propriétaires, 355250 intellectuels, 193200 ouvriers, 815100 paysans ».
Mais il s’agit de fusillés « officiels ». Ces chiffres ne prennent pas en compte les exécutions sommaires, ni les massacres collectifs, ni les meurtres dans le sous-sol des prisons. La révolution russe ? Une longue boucherie peuplée d’abattoirs humains. Rouges, les marxistes… Rouges, surtout du sang des autres ! ».
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