« Ainsi Héraclite l'Obscur compare l'énergie qui crée le cosmos à un enfant qui rassemble des pierres en jouant, édifie des tas de sable et les éparpille »

Nietzsche, citation du jour publiée le 19 mai -  
VII - Communisme et Nazisme : La comparaison (...) était déjà banale dans les années 1930
Certains voudraient nous faire croire aujourd’hui que la comparaison entre les deux systèmes totalitaires est très récente, qu’elle aurait été instaurée par l’historien allemand NOLTE. En réalité cette comparaison était déjà fort présente dans les années 1930.
 
« La comparaison est devenue courante même en l’absence du néologisme. Dans sa fameuse communication à la Société française de philosophie, intitulée « L’ère des tyrannies », le 28 novembre 1936, Elie Halévy n’emploie pas le mot totalitaire (qui apparaît pourtant dans la discussion). Mais toute son argumentation repose sur la comparaison entre les dictatures soviétique, fasciste et national-socialiste, trois « tyrannies » filles des noces néfastes entre l’idée socialiste et la guerre de 1914. Il n’est que de lire le débat provoqué par sa conférence pour voir que la comparabilité entre communisme, fascisme, national-socialisme, si elle cherche son concept, est au cœur des interrogations sur le premier tiers du siècle.
 
Au reste, l’idée se trouve aussi dans la littérature de gauche, et même chez les auteurs marxistes. Dès 1927, quand il reçoit Tasca à Moscou, Pierre Pascal se dit à part soi, en l’entendant décrire pour la maudire la vie italienne sous Mussolini, que son hôte lui peint du même coup sans le savoir les caractères du régime soviétique. Dans ses textes des années trente, auxquels j’ai déjà fait référence, Kautsky compare sans complexe le communisme stalinien et le national-socialisme. Il va même jusqu’à dénier au premier l’avantage sur le second de l’intention bonne et de la visée émancipatrice : « Le but fondamental de Staline, dans tous les pays, n’est pas la destruction du capitalisme, mais la destruction de la démocratie et des organisations politiques et économiques des travailleurs ». Dès lors, le communisme soviétique n’est pas seulement devenu comparable au national-socialisme ; il lui est presque identique. Même un auteur plus « à gauche », comme Otto Bauer, qui jette sur l’URSS un regard plus complaisant, écrit en 1936 que « La dictature du prolétariat y a pris la forme spécifique de la dictature totalitaire monopolistique du Parti communiste ».
 
Ainsi la définition proposée par le fondateur de « Internationale 2 » emprunte-t-elle ses termes au vocabulaire du fascisme ; elle sous-entend que la spécificité du stalinisme dans la famille communiste tient à ce qui l’apparente aux dictatures « totalitaires » de partis monopolistiques, c'est-à-dire à Mussolini et à Hitler.
 
Le concept de totalitarisme n’est donc pas une invention tardive des propagandistes de la guerre froide destinée à déshonorer l’Union soviétique en l’assimilant à l’Allemagne nazie, mise au ban de l’humanité par le procès de Nuremberg. En réalité, l’adjectif « totalitaire » est déjà passé dans l’usage entre les deux guerres pour désigner un type de régime jusque-là inédit. Il n’a pas reçu encore, il est vrai, la précision analytique que voudront lui donner, dans l’après-Seconde guerre mondiale, Hannah Arendt et les politologues américains qui s’inspireront d’elle. Il veut simplement dire que les dictatures « totalitaires » ont vocation à exercer sur leurs sujets une domination plus étroite et plus complète que les despotismes du passé ; et, selon les cas, il inclut on non le régime soviétique dans la catégorie. Mais il n’est pas indispensable à la comparaison : Elie Halévy conserve le vieux mot de « tyrannie » pour caractériser les dictatures de Mussolini, de Staline et de Hitler.
 
Ainsi la comparaison entre l’Union soviétique et les régimes fascistes – qu’elle soit affectée ou non du qualificatif de « totalitaire » - est un thème courant dès l’entre-deux-guerres ; Et même si ce sont les penseurs libéraux qui la manient avec le plus de profondeur, elle est présente dans toutes les familles politiques, de la gauche à la droite. D’ailleurs, un peu partout, bien des intellectuels hostiles à la démocratie libérale rapprocheront si bien les deux régimes qu’ils hésiteront tout au long des années trente entre fascisme et communisme. Si l’idée, combattue après 1945, a pu être présentée comme une fabrication idéologique née des impératifs de la guerre froide, c’est qu’elle prenait à revers, en Occident au moins, le sens de la Seconde Guerre mondiale et de la victoire de 1945. Ecrasés militairement par une coalition qui avait fini par mettre l’Union soviétique dans le camp des démocraties, le nazisme allemand et, accessoirement, le fascisme italien ont dû assumer seuls le rôle d’ennemis de la liberté. Si Staline était parmi les vainqueurs, c’est qu’il était, lui aussi, un homme de la liberté : paralogisme conforme au mensonge originel de sa dictature, mais que semblait confirmer dans l’expérience des peuples tant et tant de sang versé pour briser l’Allemagne de Hitler. »
 
François FURET, Le passé d’une illusion, p. 192-193